mardi 24 août 2010

I Labellisation et orientation du débat (suite)

A -  Le gazouillis entendu autour du monde

En lançant l’alerte, M. Rusbridger déclencha une réaction en chaîne dans la « twittersphère » et la blogosphère qui, outragées, indignées et fondamentalement curieuses, réussirent, en quarante-deux minutes, à identifier et publier l’information interdite. En une demi-journée, Trafigura est connue de millions d’internautes, en Europe et ailleurs. L’information est mainte fois commentée sur le Side Wiki de Google et diffusée par Wikipedia. La compagnie qui voulait garder l’anonymat est le mot le plus recherché sur Twitter. Ses avocats, tout comme ceux de Streisand, Julius Bär ou Kaupthing avant eux, sont forcés de faire marche arrière et accepter la publication de la question du député Farrelly.

Cette affaire montre, une fois de plus, l’impraticabilité de la censure dans la société en réseaux. Toute information potentiellement dommageable, une fois publiée sur le Réseau, est accessible instantanément partout dans le monde. Plutôt conservatrice, Mme Ifrah, si elle se réjouit de l’issue de cette affaire, s’inquiète quand même de la capacité qu’ont des internautes, protégés par l’anonymat, de mettre en jeu la réputation de quelqu’un sans que rien ne puisse être fait pour l’empêcher. Plus libéral, M. Laurie se moque gentiment des gouvernements et des entreprises, paniqués parce que des gens, tout comme ils l’ont toujours fait en parlant à des amis, dans un parc, dans la rue ou chez eux, osent dire du mal des centres du pouvoir, sans que ces derniers puissent y faire quoi que ce soit.

Les deux experts s’entendent toutefois pour reconnaitre que s’il est aujourd’hui plus difficile de garder un secret, il n’y a eu, avec Internet, qu’une accélération du processus – les secrets ainsi dévoilés étant, par leur nature même, destinés à être connus. M. Aftergood semble être du même avis et rappelle qu’il reste encore possible pour un État ou une entreprise de protéger effectivement ses secrets (douteux). Comme avant l’arrivée des nouvelles technologies de l’information, il est absolument nécessaire, pour mettre fin à un secret, que quelqu’un se décide à en parler. Toutefois, en déplaçant les dynamiques d’agrégation de groupes d’une longue association à des relations spontanées entre utilisateurs en réseaux, Internet a transformé l’action (cyber) militante qui n’en devient plus que le fait d’un ou de quelques individus y déclenchant des réactions stigmergiques.

Cette section s’intéresse aux relations entre la structure du réseau et les processus qui s’y déroulent, avant d’interroger l’importance du framing dans l’orientation des réactions ainsi provoquées et le résultat final de la mobilisation.

1)  Censure et structure du Réseau

Il importe ici de distinguer la structure du réseau – Internet – de la plateforme qui s’y est développée – le Web. L’Internet est une série de protocoles basés sur une architecture précise : l’hétérarchie. Système organisationnel fait de chevauchements, de multiplicité, d’ascendance mixte et/ou selon des relations divergentes mais co-existantes, l’hétérarchie[1] désigne à l’origine une structure politique ancestrale dont celle des Nuer (ou Nouers ou Naath) du sud du Soudan, présentée au monde extérieur par les travaux de l’ethnologue Evans Pritchard dans les années 1930, est considérée comme un archétype. Cette ethnie particulière aurait été l’une des rares à avoir réussi à éviter la colonisation grâce, en grande partie, à une structure politique horizontale, sans leader désigné et pourtant très bien organisée. Cette fluidité structurelle leur aurait permis de contourner les hiérarchies imposées par la colonisation de la région, en facilitant des actions en essaim dans une coopération libre et ouverte.

Le même principe est à l’œuvre sur le Réseau, qui n’est « inter » que parce qu’il reste toujours ouvert. L’Internet, c’est un protocole et non un mode d’emploi ; un accord de base sur l’organisation de la coopération, pas un modèle-type de coopération. Il assume que chaque nœud du réseau ou moyen de transmission est intrinsèquement peu fiable et considère chaque lien et chaque nœud comme également disponible. Il n’y a aucun contrôle central, aucune mesure de la performance du réseau. C’est une entité active, douée d’une capacité d’auto-organisation et dont chaque partie est extraordinairement résiliente. En cas d’échec de l’une, les autres ont vite fait de la remplacer et de continuer à assurer que le message arrive à destination. C’est là le meilleur atout d’un système conçu à l’origine pour survivre à ses défaillances[2], grâce à  la création de routes alternatives et le dépassement des nœuds endommagés. Aussi, toute tentative de contrôle y est-elle perçue comme un obstacle à surmonter et la disruption y est-elle inhérente.

La formule est bien connue: « The Internet interprets censorship as damage and routes around it ». La loi Gilmore – du nom de l’informaticien, John Gilmore, informaticien militant et co-fondateur de l’EFF – plus qu’un vœu libertaire est une conclusion scientifique basée sur l’architecture même du réseau. Le but principal d’Internet est de permettre aux données de passer d’un point à un autre, quels que soient les circonstances et la censure n’y est ni plus ni moins qu’un obstacle de plus. La raison ou l’auteur de cette censure importe peu, toute information présente sur le réseau peut-être atteinte. Qu’elle soit cryptée ou placée derrière un pare-feu, il est toujours possible d’y accéder, en trouvant le code ou en contournant l’obstacle. La seule façon d’y maintenir une information secrète est donc de ne pas l’y mettre.

Mme Ifrah suppose que c’est là un effet auquel les Etats – surtout les Etats-Unis – n’avaient visiblement pas pensé avant de permettre l’utilisation civile d’Internet et qu’ils doivent aujourd’hui regretter amèrement. A propos de la censure sur Internet, elle rappelle que souvent les fuites viennent d’erreurs humaines, de mots de passe trop faciles à décoder, citant les wikifuites à propos de l’Otan et du Ministère de la Défense britannique dont les mots de passe étaient – contrairement aux recommandations les plus basiques – des mots simples du dictionnaire. Dans sa carrière de consultante, elle s’est souvent retrouvée face à de hauts responsables, dans l’administration publique ou privée, qui, trop imbus de leur importance, ne voulaient pas « s’embarrasser » des règles sécuritaires les plus élémentaires pour se protéger dans un monde virtuel qu’ils relient mal à leur vie réelle. Une attitude qui invalide grandement les tentatives  de protection des données.

Réagissant sur le sujet, un internaute a effectué cette intéressante comparaison entre la situation actuelle et le livre de science-fiction  Future Shock (Bantham 1970) d’Alvin Toffler dont le principe de base est que l’évolution rapide de la technologie change la nature de la société d’une façon toujours plus rapide et irrésistible, au point qu’il est pratiquement impossible d’y faire face. L’intersection de la révolution numérique et de l’information aurait créé une nouvelle réalité où il faut désormais supposer qu’à chaque fois qu’un outil numérique se trouve à proximité d’une information, cette dernière va finir sur le web, et par conséquent, être potentiellement accessible au monde entier. Comme la gravité, pr­écise-t-il, cette réalité a une valeur neutre, elle n’est ni bonne, ni mauvaise, elle est. Ce développement a déjà devancé nos normes établies, nos valeurs, nos assomptions. C’est désormais à nous de faire face, de reformater nos jugements et nos attentes. Le problème des Etats, des grandes entreprises ou autres centres traditionnels du pouvoir, c’est qu’ils ont gardé un pied dans chacun des deux mondes, utilisant le numérique pour améliorer leur productivité tout en voulant garder les secrets que leur permettait le monde analogue.

A tout ceci, il faudrait ajouter les capacités de millions d’internautes agissant en essaim pour arriver à cette information. Ainsi que le suggèrent les ACO, il suffit qu’une ressource soit disponible quelque part dans l’environnement pour que l’essaim arrive à l’atteindre. D’abord en se déplaçant par hasard, puis en suivant les traces (phéromones ou bits) laissées par les autres. Il est ainsi plus effectif, plus rapide et plus intelligent que tout acteur qui essaie de l’empêcher de toucher à son but. Le phénomène de l’effet Streisand le prouve assez. Aussi longtemps qu’Internet demeurera hétérarchique, il continuera à traiter censure et contrôle comme autant de problèmes à résoudre. Intrinsèquement allergique à l’organisation hiérarchique, il compte sur les relations horizontales pour continuer à exister.

D’un autre côté, le Web est une plateforme construite sur la structure précédemment décrite, au moyen de plusieurs intermédiaires. Ces derniers peuvent en contrôler certaines parties, comme c’est le cas des médias sociaux avec leurs utilisateurs mais l’Internet reste ouvert. Toutefois, il ne s’agit pas là d’une apodicticité. Le Web reflète les valeurs, modes de pensées et conceptions de ses utilisateurs. Les questions de puissance et d’organisation du pouvoir y sont toujours présentes, à la différence près que le Web est construite sur une structure hétérarchique, intrinsèquement disruptive tant pour la société que pour nos modes d’organisation. Par conséquent, s’y installe une sorte d’organisation hybride, ni horizontale, ni verticale, mais féodale, avec des niveaux de loyautés différents, miroir virtuel du monde globalisé tel que décrit par les néo-médiévalistes et qui permet de constater une fois de plus avec Castells (2002) que l’Internet n’est que le bouc-émissaire d’une société en mutation vers l’organisation réticulaire.

Ces hiérarchies multiples dont aucune  n’est complètement dominante, si elles sont différentes d’un contrôle centralisé, n’en définissent pas moins des relations sinon de soumission du moins d’inféodation.  Dans les mots de Kapor Mitchell de l’EFF, « Inside every working anarchy, there's an Old Boy Network ». Le web semble être effectivement le lieu  d’une nétocratie (Bard et  Söderqvist 2002) où la classe créative dirige les actions du consumtariat. Que le consommateur soit aussi créateur et l’utilisateur, producteur, maintient l’horizontalité des rapports, mais l’existence d’aristocraties multiples influençant les autres n’en est pas moins palpable. Ce rôle est joué par des entreprises, fournisseurs de services, des créateurs de logiciels (libres), fournisseurs du code de base (core code) ou encore les entrepreneurs moraux, fournisseurs de causes. S’ils ne sont pas ceux qui décident de l’issue d’une action, ils l’orientent durablement. 

Dans le cas de l’Affaire Trafigura, le fait que le premier tweet ait dénoncé une violation de la liberté de la presse et non une violation du droit international sur les déchets toxiques ou une violation des droits de l’homme, a largement influencé la façon dont le sujet a été débattu sur la Toile. Le mal identifié étant la censure, les victimes sont les membres de la presse britannique – et, subséquemment son public – et la réponse est celle de la publication du document à la base de l’interdiction. Les manifestations organisées sur et hors la Toile l’ont été pour défendre la liberté de la presse et décrier la tentative d’avocats sans scrupules de bâillonner le quatrième Etat. 

2)  Framing et identification des victimes


Carte 1 : Mentions de Trafigura sur Twitter le 13 octobre 2009

La Carte 1 ci-dessus a été créée par Trendsmap, un site web permettant de cartographier en temps réel les tendances en cours, à travers le monde, sur Twitter. Il offre ainsi la capacité pour tous de savoir à tout moment ce qui intéresse les utilisateurs globaux du site.[3] Photographie de la journée du 13 octobre 2009, elle permet de localiser les endroits du monde les plus touchés par la controverse soulevée par l’injonction contre le Guardian et de constater une forte concentration en Europe d’abord, puis en « Occident » et dans les pays émergents. En dehors de raisons purement géographiques – le tweet étant originaire d’Europe, il semble normal que cette dernière y soit le plus sensible – certaines considérations autrement intéressantes doivent être prises en compte.

En premier lieu, la quasi-exclusivité de l’utilisation de l’anglais, une caractéristique constante des grandes « tendances » Twitter ainsi qu’ont permis de le constater les deux Twitter Revolutions précédemment citées ou encore les discussions qui ont suivi le récent tremblement de terre en Haïti. Cette domination de l’anglais, si elle facilite l’intelligibilité de cet espace public global, n’en réduit pas moins les autres langues à un statut secondaire. Il en ressort un risque de contrôle du débat par les internautes qui maitrisent le mieux cette lingua universalis, soit, en grande majorité, ceux dont la langue maternelle est l’anglais et/ou qui ont été éduqués dans cette langue, plus ou moins membres d’une sorte d’élite transnationale (Badie 1995).

Deuxièmement, l’absence de ce débat en Côte d’Ivoire – où le taux de pénétration d’Internet est de 3.20% – semble donner raison à l’actuel conseiller économique du président américain Barack Obama, M. Lawrence Summer qui, alors économiste en chef et vice-président de la banque mondiale, signa cette note interne écrite par l’économiste américain Lant Pritchett, datée du 12 décembre 1991 :

Summers en 1991 : « Les pays sous-peuplés d'Afrique sont largement sous-pollués. La qualité de l'air y est d'un niveau inutilement élevé par rapport à Los Angeles ou Mexico [...] Il faut encourager une migration plus importante des industries polluantes vers les pays les moins avancés [...] et se préoccuper davantage d'un facteur aggravant les risques d'un cancer de la prostate dans un pays où les gens vivent assez vieux pour avoir cette maladie, que dans un autre pays où deux cents enfants sur mille meurent avant d'avoir l'âge de cinq ans. […] Le calcul du coût d’une pollution dangereuse pour la santé dépend des profits absorbés par l’accroissement de la morbidité et de la mortalité. De ce point de vue, une certaine dose de pollution devrait exister dans les pays où ce coût est le plus faible, autrement dit où les salaires sont les plus bas. Je pense que la logique économique qui veut que des masses de déchets toxiques soient déversées là où les salaires sont les plus faibles est imparable. » [4]

Si la publication imprévue du mémo a été fortement controversée, MM. Summers et Pritchett se seront probablement contentés de mettre noir sur blanc deux vérités déjà bien connues et maintes fois exploitées : 1) les citoyens des pays pauvres ont des préoccupations bien plus urgentes que la défense de leurs droits ou ceux de l’environnement et 2) leurs préoccupations sont suffisamment éloignées de celles des pays dit développés pour qu’elles n’intéressent que modérément la communauté globale. Aussi, l’absence d’outrage, sur Twitter ou ailleurs, en Côte d’Ivoire, dans le reste de l’Afrique, en Asie et en Amérique latine – à l’exception du Brésil et encore – est-elle tout sauf imprévisible. Dans la blogosphère ivoirienne, ceux qui sont assez privilégiés pour avoir accès à Internet, interrogent surtout la capacité de la Coordination Nationale des Victimes des Déchets Toxiques (CNVDT-CI), partie civile dans l’affaire, à représenter les victimes ivoiriennes et s’inquiètent des modalités de distribution de l’argent ainsi obtenu. Ils semblent peu intéressés à un non-respect de la liberté de la presse (anglaise) qui, au final, ne semble devoir rien changer à la situation en Côte d’Ivoire.

Cette différence dans la relation à la liberté de la presse est un autre aspect important de cette affaire. Aux Etats-Unis où le fameux First Amendment offre des possibilités extraordinaires à la liberté d’expression, les réactions furent d’incrédulité, plus que d’outrage, face à la décision du juge d’émettre la super-injonction et celle de la presse anglaise – dont le Financial Times – de respecter celle-ci. Mme Ifrah reconnait que c’est là une caractéristique américaine qui rend plus difficile les tentatives de contrôle d’information, l’Internet et la mondialisation ayant tendance à ramener les différences entre les lois au plus petit dénominateur commun : le premier amendement de la constitution des Etats-Unis. Toutefois, c’est dans la réception faite à cette information que se trouvent sans doute les implications les plus intéressantes pour la recherche. C’est ainsi que le rapport Minton dont les conclusions sont particulièrement inquiétantes sur le transport et le traitement des déchets toxiques est devenu le symbole de la lutte contre la pratique des super-injonctions en Angleterre.
Les implications d’un tel résultat pour la construction commune du message telle qu’impulsée par l’action (cyber)militante sont essentielles à ce travail intéressé par la capacité des nouveaux entrepreneurs moraux à influencer la société à laquelle ils s’adressent et la faire agir en retour sur le pouvoir. Il en ressort l’importance de la première labellisation (Tannenbaum 1938) et le rôle de consolidation joué par l’interaction. Herbert Blum (1969), à qui nous devons le terme d’interactionnisme symbolique, en distingue trois principes de bases:

1-      Les hommes agissent sur les choses en fonction des significations qu’ils leur attribuent.
2-      Ces significations résultent de l’interaction sociale avec les autres et la société.
3-      Celles-ci sont traitées et/ou modifiées par un processus interprétatif inspiré par des expériences personnelles.

Autrement dit, la communauté globale réagit sur les questions dont elles s’occupent, en fonction d’elle-même ; en témoignent les succès des processus de shaming et de labelling utilisés par les entrepreneurs moraux pour dénoncer les chaussures fabriquées dans les ateliers de misère ou les « diamants de sang » qui, en définitive, semblent surtout réussir à donner bonne conscience à certains consommateurs plutôt qu’à faire stopper les pratiques décriées. Toutefois, il faut sans doute se garder d’y voir un nombrilisme de ces derniers mais plutôt des difficultés à (se) voir (en) l’Autre, externe à la communauté. La participation d’un acteur au réseau étant déterminée par le degré auquel ce nœud peut contribuer au but de celui-ci, ceux qui n’ont rien à lui offrir en sont exclus et/ou se retrouvent au bas de la liste des préoccupations (Castells 2002).

3)  Une campagne virtuelle pour des effets réels

 L’interactionnisme symbolique met l’accent sur la définition commune de la situation et les réponses qui y sont apportées. Il permet ainsi d’ajouter une nouvelle variable à l’analyse (behavioriste) des comportements humains, au delà de la réaction à un stimulus. Ici, la publication du rapport Minton a donné lieu, par l’interprétation qui en a été faite, à des protestations contre la censure du Guardian et du Parlement … par la firme Carter Ruck. La formule, qui est reprise par les articles du journal, est quelque peu fantaisiste, puisque :

1.      La firme Carter-Ruck essayait de représenter au mieux ses clients et pour avoir profité du système, elle n’en est pas pour autant responsable ; 
2.      Il n’a jamais été question dans l’injonction incriminée d’interdire au Parlement de parler de l’Affaire, ce qui a d’ailleurs permis la question du député Farrelly.
3.      Ce sont les juges qui ont pris la décision d’émettre les super-injonctions qui en sont ultimement responsables.
4.      Le seul vrai coupable ici serait le caractère draconien de la législation anglaise en matière de diffamation et l’attractivité qu’elle présente pour ce genre de dissimulation.

Mais ce sont là des considérations qui intéresseront peu. Hormis quelques rares commentaires sur ces aspects de la question, le récit général vise à forcer Trafigura à « rappeler ces chiens » et à défendre la liberté d’expression. Sur Vinspired.com, un site destiné aux jeunes bénévoles anglais de 19 à 25 ans, un robot pouvait être utilisé pour envoyer directement des messages au Parlement. Les messages sur cette « boîte vocale »[5] sont les mêmes que ceux de Twitter et dans le reste de la blogosphère :

Please overturn the gagging order on The Guardian … what happened to freedom of speech?!
Numéro un des sujets débattus ce jour-là sur Twitter, l’affaire voit l’ensemble des internautes se soulever contre cette atteinte au droit à la parole, la nature globale du média dépassant les frontières et les privilèges conférés au législateur par la souveraineté pour dénoncer un système jugé inique.  Comme on sait, le résultat ne se fit pas attendre. Seize  heures plus tard, Carter-Ruck levait l’injonction sur la question du député Farrelly. Ainsi qu’en témoigne ce cri de victoire de l’éditeur du Guardian :

Victory! #CarterRuck caves-in. No #Guardian court hearing. Media can now report Paul Farrelly’s PQ about #Trafigura. More soon on Guardian.

Avant d’ajouter:

Thanks to Twitter/all tweeters for fantastic support over past 16 hours! Great victory for free speech. #guardian #trafigura#carterRuck

Ce succès en ligne s’est traduit, hors ligne, par de nombreuses campagnes et protestations dont la Libel Reform Campaign de l’Index on Censorhip, l’English Pen, deux organisations de défense de liberté d’expression en Angleterre à qui s’est jointe la Sense about Science Campaign. Lancée le 9 décembre 2009, la campagne a obtenue l’appui de responsables politiques dont Lord Straw, à qui était adressée la fameuse question du député Farrelly. Avec le « momentum » créé par l’affaire Trafigura, ces organisations ont vu leur cause transformée en une « cause célèbre » dans la société globale qu’elles se feront fort d’inviter à signer une pétition, faire des donations et « passer le mot ». La campagne fait aussi une bonne utilisation des médias sociaux dont Facebook et Twitter pour lequel elle a créé le hashtag (mot clé précédé d’un # facilitant le regroupement les tweets autour du même sujet) #libelreform.

Parallèlement, alors Secrétaire à la Justice du gouvernement de Gordon Brown, M. Straw, annonçait la formation d’un groupe de travail sur la réforme de la législation à la Chambre des Lords alors que la commission Culture, Média et Sport de la Chambre des Communes s’apprêtait à sortir un rapport sur le sujet. A ce chorus, s’est ajouté la voix des scientifiques et des universitaires qui, avec la campagne Sense about Science, s’insurgent contre les effets nocifs de telles lois sur la science, mettant en avant le cas de l’auteur scientifique à succès, Simon Singh, poursuivi en diffamation par la British Chiropractic Association (BCA) pour un article publié dans le cadre de la promotion de son ouvrage Trick or Treatment? Alternative Medicine on Trial (2008).

Au cours des dernières élections, les trois partis politiques principaux du Royaume Uni se sont engagés à réformer les lois sur la diffamation.  Le 27 mai 2010 est publiée la proposition de loi Lester – du nom d’Anthony Lester de la Chambre des Lords – que ce dernier présente  ainsi :

The Lib-Con coalition promises a review of the libel laws to protect freedom of speech. It is long overdue. English libel law is notoriously costly, complicated and stifling of free speech. Now, in the face of pressure from internet publishing and the public outcry about scientists, authors and human rights groups being sued, we have a welcome consensus on the need for reform. The time is over-ripe for Parliament to replace our archaic law with one that gives stronger protection to the freedom to share information and ideas and that is fit for the 21st century. (Lester 2010)

Il peut être utile de se rappeler que depuis trois ans, Trafigura avait réussi à empêcher la presse européenne de faire des reportages sur le scandale. Elle a ainsi obtenu que plusieurs journaux se rétractent et même des excuses du Times. En mai 2009, elle a menacé le programme Newsnight de la BBC de poursuites en diffamation, avant d’obtenir la super-injonction du 11 septembre 2009 dont une copie s’est retrouvée sur WikiLeaks. Emise par le juge Maddison, elle contient cette clause spécialement drastique :

PARTIES OTHER THAN THE APPLICANT AND THE RESPONDENT
18. Effect of this order
It is a contempt of court for any person notified of this order knowingly to assist in or permit a breach of this order. Any person doing so may be imprisoned, fined or their assets seized.

S’étendant au 18 septembre 2009, l’injonction a été renouvelée un jour plus tôt par le juge Sweeney dans des termes que nous ne connaissons pas mais que nous supposons, sinon identiques, du moins assez proches. En faisant fi des mises en garde de la cour, les internautes ont fait ce que les journalistes n’osaient pas et ont annulé l’interdiction avant même qu’elle ne le soit par un juge ; démontrant une fois de plus la potence des actions en essaim.

Contactés pour commentaires, ni Trafigura, ni Carter-Ruck, ni même le groupe Bell Pottinger, chargé des relations publiques de la multinationale suisse, n’ont répondu à nos courriels. Même silence, du côté ivoirien où ni l’Ambassade ivoirienne à Paris, ni la CNVDT-CI de Claude Gohourou n’ont répondu à nos demandes d’entretien. Le peu d’empressement des acteurs conventionnels ne semble égalé que par la passion des millions d’individus qui se sont investis le temps d’un ou de plusieurs tweets, commentaires ou blogs pour faire « triompher la liberté d’expression ».


[1] Le terme est employé pour la première fois dans un contexte moderne par le neurologiste et cybernéticien, Warren McCulloch (1945), pour décrire l’organisation non-hiérarchique mais ordonnée du cerveau humain.
[2] Un mythe courant est celui de la création d’Internet pour résister à une guerre nucléaire. Mais les documents sur les réseaux DARPA et ARPA initiaux montrent que la menace envisagée, bien plus commune et probable, était plutôt celle de l’incompétence humaine sur laquelle doit reposer des réseaux géographiquement distribués.
[3] Une vidéo en temps retraçant la discussion en temps réel est disponible au http://www.youtube.com/watch?v=o0sqKeEryds.  Les termes utilisés, suivis par Twitscoop, est disponible au http://www.youtube.com/watch?v=8_Azf1HTqQU.
[4] Extraits cités par The Economist, 8 février 1992, et le Financial Times, 10 février 1992, reproduits dans Courrier international, n° 68, 20 février 1992, et Le Monde, 19 mai 1992. Le texte anglais original est disponible sur le site satirique, Whirledbank.com, au http://www.whirledbank.org/ourwords/summers.html. Dernière consultation : 31 mai 2010.  Le mémo, qui n’était pas destiné à être publié, a été parfois utilisé pour discréditer la banque mondiale et son vice-président. Ce dernier, connu pour ses propos incendiaires - alors qu’il était président de l’Université Harvard en 2006, il affirmait que les femmes étaient scientifiquement moins intelligentes que les hommes – a depuis plaidé le sarcasme.
[5] Disponible au http://voicebox.vinspired.com/.

lundi 23 août 2010

I Labellisation et orientation du débat


Lorsqu’un acte est commis, il existe plusieurs façons de définir la situation qui en résulte, explique Tannenbaum, dans The Dramatization of Evil (1938), qui ajoute que cette définition est construite au fil du temps et renforcée par l’interaction avec les autres. L’Affaire Trafigura est un exemple classique de l’importance des labels dans ce débat qui opposera d’un côté, le lanceur d’alerte courageux et des internautes outragés, et de l’autre, l’entrepreneur sans scrupules et ses avocats véreux.

A -  The whistleblower and the shrewd businessman

Préparé  par John Minton, du cabinet de consultants scientifiques Minton, Trehame & Davies Ltd, à Londres, le rapport Minton informe sur «  le lavage caustique de l’essence et, plus spécialement, la nature des mercaptans, la toxicité de telles opérations de lavage, la bonne méthode de destruction et les impacts des déchets sur l’environnement de la santé ». Après les précautions d’usage sur le caractère partiel des informations disponibles, M. Minton procède à une « discussion technique » de l’opération de raffinement pratiqué sur le Probo Koala, puis « donne des informations sur les éléments à risques et que l'on peut s'attendre à trouver dans les résidus (slops) [ainsi] produits ». Il précise que même si les niveaux de concentration de ces composants sont inconnus, les calculs effectués « tiennent la route ». A près avoir conclu à la présence de fortes concentrations de  composés sulfureux nocifs (4.9) dans les résidus déchargés à Abidjan, M. Minton précise :

5.3 The high number of reported casualties suggests that, unless the waste tips are frequented by large numbers of people, the extensive presence of gaseous pollutants as the cause. This is clearly consistent with there having been a significant release of hydrogen sulphide gas. This would cause effects ranging from serious respiratory eye problems at high concentrations near the source through to discomfort and nausea about the unpleasant smell in areas further from the source where the gas plume is more diffuse. These are the precise effects reported in this incident and we conclude hydrogen sulphide release to have been the likely cause.[1]

Dix jours, plus tard, le 24 septembre 2006, la Trafigura annonçait dans un communiqué que, d’après les rapports d’experts indépendants,  « la cause de la tragédie n'a pas été établie ».
Cette section établit le contexte de l’Affaire Trafigura et en identifie les principaux enjeux, soit l’utilisation du système juridique britannique par les avocats d’une firme de courtage pétrolier pour cacher des détails embarrassants.  

1)  Une firme coutumière des scandales

La multinationale suisse n’en est pas à son premier scandale. Depuis sa création en 1993 par les Français Claude Dauphin et Eric de Turckheim, elle s’est trouvée impliquée dans plusieurs affaires, surtout en Afrique, dont une liste non-exhaustive est fournie à l’Annexe 4. Formés à l’école du très controversé homme d’affaires Marc Rich[2], ses fondateurs ont gardé de leur mentor le goût de la discrétion et des règlements hors cours. M. Dauphin, qui sur la quatrième de couverture de son Guide vraiment pratique des paradis fiscaux (Editions Générales first, 1999) parle de ces derniers comme « [un endroit] où tout est permis sans que rien ne soit illégal», a su faire profiter l’organisation de Trafigura du meilleur du droit des affaires sur toute la planète. Comme WikiLeaks, pour la liberté d’expression, les opérations de Trafigura sont diversifiées selon les lois en vigueur dans les pays où elle s’est implantée. Si son siège social est à Lucerne (Suisse), son centre opérationnel est à Londres et son adresse fiscale à Amsterdam. Quant au holding qui détient ses actions, il est à Malte, alors que les parts du personnel sont dans un trust basé à Jersey. Cette répartition en réseau explique sans doute le fait que, avant l’Affaire Trafigura, presque personne en dehors du milieu pétrolier ne connaissait le groupe qui est pourtant l’un des premiers dans le courtage des matières premières.

C’est ainsi que, suite au déversement des déchets toxiques, le gouvernement ivoirien, visiblement au courant des « habitudes » de la compagnie, s’empressa d’écrouer les responsables de Trafigura à la maison d'arrêt d'Abidjan pour « empoisonnement et infraction à la législation sur les déchets ». Ils y sont restés cinq mois … jusqu’à ce que la compagnie accepte de payer  100 milliards de Francs CFA (environ 150 millions d’euros) contre la garantie du gouvernement de « [faire] son affaire de toute réclamation au titre des événements ». Dans le Protocole d’accord signé entre la compagnie et l’Etat ivoirien, le 13 février 2007, soit un jour avant la libération de MM Claude Dauphin, Pierre Valentini (directeur pour l’Afrique de l’Ouest) et N’Zi Kablan (administrateur général de Puma Energy, filiale locale), la Côte d’Ivoire se désiste « formellement de l’action en responsabilité et en dommages et intérêts actuellement pendante devant la première chambre du Tribunal de première instance d’ABIDJAN PLATEAU et de sa constitution de partie civile devant les juridictions d’instruction dans les poursuites engagées contre les Parties Trafigura ». 

Un jour plus tôt, le 12 février, France 2 diffusait le numéro «Déchets toxiques : la bombe écologique» du magazine Complément d'enquête,  une vidéo d’Eric de Turckheim avouant, ne sachant pas qu'il est filmé, que « si le Probo Koala avait vidé ses cuves en pleine mer, on n'aurait jamais entendu parler de Trafigura dans cette affaire ». Cet aveu remet en cause la position officielle de l’ignorance adoptée par la compagnie de courtage pétrolier qui s’est toujours refusée à reconnaitre sa responsabilité dans les événements de l’automne 2006. Il s’ajoute aux échanges de courriels entre les protagonistes, compilés par l’association Sherpa  dans son Rapport définitif au mois de novembre 2006, et la chronologie précédemment établie,  pour désigner Trafigura comme le principal responsable du déversement des déchets à Abidjan.

Au début du mois de février, un avocat britannique est autorisé à commencer un recours collectif au nom des milliers de personnes qui s’estiment victimes de la catastrophe de l’automne 2006. Selon les associations de défense de l’environnement intéressées à l’affaire, ce protocole est assimilable à une transaction au sens de l’article 2044 du code civil ivoirien qui la définit comme « un contrat par lequel les parties terminent une contestation née ou préviennent une contestation à naître ». Les victimes, une dizaine de morts, quelques soixante hospitalisés et environ sept mille intoxiqués, n’étant pas signataires du protocole, ce dernier n’influe donc pas sur la plainte portée devant la justice londonienne.

2)  Une destination privilégiée du « tourisme de la diffamation » 

Londres est mondialement connu comme la destination préférée des « libel tourists », pour son approche pro-plaignant et sa promptitude à accepter les cas où les demandeurs et les défendeurs ont la connexion la plus périphérique et la plus ténue avec le Royaume Uni (Bell 2008). Bell cite les cas du cinéaste américain Roman Polanski, du Saoudien irlandais Khalid Bin Mahfouz, du Russe Boriz Berezovsky  et de l’Ukrainien Rinat Akhmetov qui ont tous gagné leurs procès en diffamation contre des journaux et des magazines grâce à la législation britannique. En effet, toute personne qui publie une déclaration sur Internet ou sous toute autre forme écrite pouvant être accessible en Angleterre risque de se retrouver avec une poursuite en diffamation devant une cour anglaise. Avec pour résultat pratique, une réduction de la liberté de la presse dans le monde entier, du fait de l’extrême rigueur de l’approche anglaise de la diffamation.

Autre avantage majeur pour le plaignant, c’est au défendeur de prouver la véracité de la déclaration ainsi contestée. Aussi, est-il particulièrement intéressant pour le premier d’utiliser les tribunaux de l’Angleterre (et du pays de Galle) au lieu de juridictions où les personnes accusées de diffamation disposent de plus vastes moyens de défense comme les Etats-Unis d’Amérique ou d’autres pays de l’Union Européenne. Ce « libel tourism », terme inventé par Geoffrey Robertson du Queen’s Council pour décrire cette forme particulière de forum shopping, n’est toutefois pas resté sans opposition. Les Etats-Unis et l’Union Européenne ont tous les deux tenté et/ou menacé de prendre des lois visant à limiter cette pratique.

Aux Etats-Unis, la victime de « diffamation » doit prouver que la déclaration ainsi incriminée est fausse, nuisible à sa réputation et accompagnée d’une « véritable malice ». La loi anglaise, elle, permet à un plaignant de gagner son procès en diffamation même si la déclaration contestée est véridique, la législation sur la diffamation demandant seulement au plaignant de prouver que la publication de celle-ci a nui à sa réputation. Le 13 février 2008, la banque islandaise Kaupthing a ainsi pu réussir à obtenir du journal danois Ekstra Bladet et de son site web, www.ekstrabladet.dk, qu’elle s’excuse publiquement d’avoir publié des informations potentiellement trompeuses sur les activités de la banque qui seront pourtant confirmées par la wikifuite du 30 juillet 2009 et celles qui ont suivies.

Les articles, publiés en danois et en anglais, ont été téléchargés par des lecteurs en Angleterre et au pays de Galle, ce qui permit à la justice londonienne de se déclarer compétente et obligea le journal, qui a perdu le procès, à  payer les coûts légaux et des dommages substantiels à la banque. Que Trafigura choisisse Londres pour le recours collectif des victimes ivoiriennes est donc tout sauf inattendu. Elle s’assure ainsi le silence de la presse afin de pouvoir continuer à rejeter toute responsabilité dans l’affaire.

3)  Un journaliste astucieux

Alan Charles Rusbridger est un citoyen anglais né en décembre 1953, en Rhodésie du Nord (aujourd’hui, Zambie). Editeur du Guardian depuis 1995, il doit connaitre très bien le « libel tourism » pour avoir du défendre son journal plusieurs fois dans des procès en diffamation. L’un d’entre eux, celui du député conservateur Jonathan Aitken vaudra au Guardian le titre de journal de l’année 1998 pour avoir « débrouillé un tissu de mensonges » autour des rapports du parlementaire avec les Saoudiens. Aussi, semble-t-il presque banal que, lorsque le 11 septembre 2009, la firme Carter Ruck, un cabinet londonien spécialiste en diffamation employé par Trafigura, réussit à obtenir d’urgence une super-injonction pour empêcher son journal de publier les détails du rapport Minton, M. Rusbridger ait trouvé un moyen de passer outre l’interdiction. Ce dernier n’ayant pas répondu à notre demande d’entretien, nous nous sommes reportées sur ses articles et ses interventions sur l’affaire. Nous les avons ensuite croisés avec d’autres sources dont M. Assange, les nombreux articles de journaux sur le sujet et les commentaires des internautes.

La super-injonction désigne, en Angleterre et au Pays de Galle, une nouvelle forme d’injonction dont l’existence même est déclarée secrète. Récemment, ce système a permis au golfeur américain Tiger Woods (11 décembre 2009)  et au footballeur anglais John Terry (29 janvier 2010) d’empêcher la publication des détails de leurs multiples infidélités par la presse people … avec le succès que l’on sait. Une issue que l’on doit sans doute situer dans la suite de l’outrage causé par l’Affaire Trafigura, premier cas de super-injonction à bénéficier d’une couverture médiatique globale.

Dans The Mutualized Future is Bright (2010), l’éditeur du Guardian explique comment, pour la première fois dans l’histoire du journal, « un obstacle juridique … a empêché The Guardian de signaler quelque chose qui s’était passé au Parlement ». Ce quelque chose, c’est une question écrite de Paul Farrelly, député travailliste et journaliste, demandant au Secrétaire d’Etat à la justice, M. John Whitaker (Jack) Straw:

[…] what assessment he has made of the effectiveness of legislation to protect (a) whistleblowers and (b) press freedom following the injunctions obtained in the High Court by (i) Barclays and Freshfields solicitors on 19 March 2009 on the publication of internal Barclays reports documenting alleged tax avoidance schemes and (ii) Trafigura and Carter-Ruck solicitors on 11 September 2009 on the publication of the Minton report on the alleged dumping of toxic waste in the Ivory Coast, commissioned by Trafigura.".[3]

Avec cette question, le député a tenté de mettre fin à cette pratique étrangement kafkaïenne en soulevant la question au Parlement où il est légalement protégé par le privilège parlementaire. Ce qui aurait du permettre au Guardian de contourner la super-injonction mais Carter Ruck l’avertit que l’interdiction est maintenue. Frustré, Rusbridger, décidé à contester la décision en cours, laisse à ses lecteurs, avant de rentrer chez lui, l’énigme suivante :

Today's published Commons order papers contain a question to be answered by a minister later this week. The Guardian is prevented from identifying the MP who has asked the question, what the question is, which minister might answer it, or where the question is to be found.
The Guardian is also forbidden from telling its readers why the paper is prevented – for the first time in memory – from reporting parliament. Legal obstacles, which cannot be identified, involve proceedings, which cannot be mentioned, on behalf of a client who must remain secret.
The only fact the Guardian can report is that the case involves the London solicitors Carter-Ruck, who specialise in suing the media for clients, who include individuals or global corporations.

Quarante-cinq minutes plus tard, il posta de l’ordinateur d’un restaurant, le tweet de 104 caractères qui allait faire de Trafigura la nouvelle victime de l’effet Streisand, réduisant à néant les efforts de Carter Ruck pour cacher le comportement peu éthique des ses clients.


[1] C’est nous qui soulignons à chaque fois.
[2] Marc Rich (Marc David Reich) est un des principaux promoteurs du mécanisme des préfinancements pétroliers permettant aux pays africains de s'endetter sur leurs futurs revenus pétroliers et est célèbre,  entre autres, pour avoir été gracié par le président américain Bill Clinton le dernier jour du mandat de celui-ci. Sur Claude Dauphin et l’organisation de Trafigura, lire « L'étonnant parcours du patron de Trafigura », Le Monde, 29 septembre 2006.
[3] Hansard Commons, 12 octobre 2009, Question 293013. Une transcription du débat faisant suite à la décision du juge d’étendre la super-injonction à la question du député Farelly est accessible au : http://www.publications.parliament.uk/pa/cm200809/cmhansrd/cm091013/debtext/91013-0004.htm. Sont aussi disponibles, sur le site du Parlement anglais, les interventions d’Alan Rusbridger et de Ian Hislop, du magazine Private Eye, devant un comité spécial, sur les menaces des injonctions pour le journalisme d’investigation au : http://www.publications.parliament.uk/pa/cm200809/cmselect/cmcumeds/uc275-ix/uc27502.htm.

dimanche 22 août 2010

II. Dramatisation du mal et stimulation du traitement : l’Affaire Trafigura et les enjeux de l’interaction subversive


Now Guardian prevented from reporting parliament for unreportable reasons.
Did John Wilkes live in vain
? » arusbridger, Twitter, 12 octobre 2009, 21:15 BST

Le 26 mars 2007, une cargaison d’hydrocarbures (coker naphta) est chargée sur le M/T Seapurha, à Brownsville au Texas.[1] Le 11 avril suivant, elle est transférée sur le Probo Koala, un navire à l’équipage russe, battant pavillon panaméen, exploité par une société grecque et affrété par une multinationale suisse de courtage pétrolier et d’affrètement maritime, Trafigura. L’opération qui a lieu en haute mer, quelque part dans l’océan atlantique, est répétée à  deux reprises, le 7 mai et le 1er juin. Au total, ce sont 28,000 tonnes d’hydrocarbures qui auront été ainsi transférées puis raffinées en mer au moyen de la soude caustique et  de l’ARI-100 EXL, nom de code du sulphonate phthalocyanine de cobalt, un catalyseur utilisé dans les raffineries.  A la fin du mois de juin, le Probo Koala décharge la cargaison ainsi obtenue à Algeciras, en Espagne, avant de faire route vers les Pays-Bas.

Le 2 juillet, le Probo Koala accoste au quai d'Afrique du port d'Amsterdam et engage l’Amsterdam Port Services (APS) pour la débarrasser des déchets issus du raffinement en mer, mais une puanteur inhabituelle, probablement due à la présence de sulfure d’hydrogène (H2S), fait intervenir les autorités qui exigent leur retraitement. Ces derniers déchets, repompés par le Probo Koala laisse le port d'Amsterdam le 5 juillet. Quatre jours plus tard, il arrive en Estonie et y charge de l'essence destinée au Nigeria.

Le 12 juillet, le nigérian Salomon Ugborugbo crée la société Tommy et obtient du ministre des transports ivoirien un agrément d' « avitailleur ». Le 13, le Probo Koala repart pour le Nigeria. Le 1er août, après deux escales aux îles Canaries et à Lomé (Togo), le Probo-Koala atteint Lagos (Nigeria) où il livre une cargaison de pétrole. Après une nouvelle et vaine tentative de vidange, le navire repart pour la Côte d'Ivoire. Le 9, la société Tommy est agréée pour le traitement de produits toxiques, en dépit du fait qu'elle n'en a ni les moyens ni les compétences.

Le 17 juillet, à Abidjan, la Puma Energy, filiale de Trafigura, prend contact avec la société de fret Waibs qui lui aurait conseillé de faire affaire avec la société Tommy. Le lendemain, Salomon Ugborugbo s'engage à déverser les déchets chimiques à 35 dollars le mètre cube, soit un prix 21 fois moins cher qu'à Amsterdam. Le 19, Le Probo Koala accoste au port d'Abidjan et est reçu sur le quai par les « corps habillés ». La société Tommy commence l'épandage des produits toxiques dans la ville et la population d'Abidjan à souffrir de symptômes inconnus. Durant deux jours, ce sont 528 tonnes de déchets qui sont ainsi épandus, sans précaution aucune, dans plusieurs points, pour la plupart habités, autour de la ville.

Le 21 juillet, le Centre antipollution (Ciapol) ivoirien constate une forte concentration de sulfure d’hydrogène (H2S), un gaz potentiellement mortel, et demande l'immobilisation du Probo Koala qui quitte pourtant le port d'Abidjan sans être inquiété. Le 25, la population d'Abidjan apprend la cause des symptômes dont elle souffre. Le 30, le directeur Afrique de Trafigura, Jean-Pierre Valentini, est dépêché à Abidjan pour « aider les autorités dans leur enquête ». Le six septembre, le premier ministre ivoirien Charles Konan Banny démissionne avec l'ensemble de son gouvernement, coupable selon lui de « négligences » dans l'affaire. Le lendemain,  Mark Aspinall, de Trafigura à Londres commande un rapport d'expertise du cabinet Minton, Treharne & Davies Ltd. Ce rapport, remis à la compagnie, le 14 septembre 2006, sera publié exactement trois ans plus tard par WikiLeaks. Il sera au cœur de ce qui deviendra sur le Réseau et ailleurs, l’ « Affaire Trafigura ».

Cette seconde partie s’intéresse à l’Affaire Trafigura, du premier tweet d’Alan Rusbridger (arusbridger), éditeur du Guardian, à la levée de la super-injonction interdisant au journal britannique de parler de l’accord entre la multinationale suisse et les victimes ivoiriennes du Probo Koala et les mouvements qu’elle a suscités contre une pratique judiciaire donnant lieu à des situations proprement kafkaïennes. Elle interroge surtout l’utilisation qui a été faite du rapport comme pièce à conviction, non pas pour prouver la responsabilité de Trafigura dans la catastrophe – un fait qu’elle a toujours nié et continue de nier – mais pour accuser Carter Ruck, la firme d’avocats représentant la multinationale d’avoir cherché à bâillonner la presse et le Parlement anglais. Nous utiliserons le concept dramatisation du mal de Tannenbaum (1938), pour identifier les potentiels et mettre en lumière les limites de l’interactivité subversive. La dernière section pose la question du passage de l’entreprise morale au contrôle social et s’intéresse à la nature du changement ainsi provoqué.


[1] Cette information et celles qui suivent sont tirées du rapport Minton, publié par WikiLeaks le 14 septembre 2009 (disponible sous format PDF au http://file.wikileaks.org/file/waterson-toxicwaste-ivorycoast-é2009.pdf), de données obtenues de Greenpeace France, de l’association Sherpa et d’articles de journaux.

vendredi 20 août 2010

II Militantisme global et déficit démocratique (suite)

En mettant en avant la nature rhétorique de l’espace public, Hauser (1998, 1999) dépasse les critiques de l’espace public bourgeois d’Habermas qui dénoncent son caractère peu inclusif (critique marxiste), dénoncent dans son rationalisme universel une hétéronormativité occidentale (critique féministe) et postulent l’existence de contre-publics (Warner 1992, Fraser 1992). Ce faisant, il élimine le besoin d’une analyse des tensions entre ces différents espaces publics. Pour Hauser (1998 :92), l’espace public est formé par un groupe d’individus intéressés, engagés dans un dialogue « vernaculaire » autour d’une question donnée. L’espace public rhétorique ainsi formé ne se construit pas nécessairement autour d’un dialogue ordonné mais par les interactions par lesquelles les publics intéressés se connectent les uns aux autres.

Cette interaction, qui peut se faire par le biais d’acteurs institutionnels ou non, permet à la discussion de se reproduire chez tous les publics intéressés ; ce, « even though we lack personal acquaintance with all but a few of its participants and are seldom in contexts where we and they directly interact, we join these exchanges because they are discussing the same matters » (Hauser 1999:64). De par sa structure ubiquiste et réticulaire, Internet facilite ce genre d’échanges continus autour de sujets communs. Ayant rendu obsolète la déconnexion habituelle entre l’espace et le temps (Castells 2002), il offre des avantages inégalés à la participation citoyenne et  la mobilisation sociale.

Après avoir montré l’intérêt de cette étude pour la recherche en relations internationales, cette section portera plus précisément sur le caractère planétaire et global du dialogue que permettent ces nouvelles formes de communication.

1)  Un sujet d’étude d’un intérêt certain pour la recherche

Dans New Media and Internet Activism, Khan et Kellner (2004: 93) posent que le développement des nouveaux médias dans la technoculture permet de reconfigurer de la politique et de la culture et de (re)focaliser la politique sur la vie quotidienne. Ils citent l’émergence, à l’été 2003 de foules éclair (flash mobs), dans les grandes villes du monde, comme un exemple de cette reconfiguration culturelle, politique et sociale par leurs contestations et leur mise de côté temporaire des normes sociales en vigueur. Organisées par courriels, par message texte (SMS) ou sur des sites du Web 2.0, ces manifestations d’un genre particulier sont coordonnées par GPS et autour d’actions spécifiques. L’Internet est ainsi utilisé pour exprimer, avec le reste de la communauté globale, une désapprobation ou un dégoût général, pour faire changer l’agenda des entreprises, protester contre le militarisme ou tout simplement pour encourager l’analyse critique des médias, le débat, et de nouvelles formes de communautés journalistiques. Khan et Kellner y voient une révolution qui, dans une large mesure, constitue une transformation radicale de la vie quotidienne, qui est un peu le passage du monde imprimé au monde digital. Les cafés, les salons et les journaux d’hier, identifiés par Habermas ([1989] 1962) comme les leviers de l’ordre social, se retrouvent dans les cyber-cafés, les forums et les blogs d’aujourd’hui.

La Galaxie Internet (2002 :172) du professeur Castells décrit ce cyberespace devenu « une agora électronique planétaire où, dans toute sa diversité, l’insatisfaction humaine explose en une véritable cacophonie ». Cette insatisfaction générale, cristallisée dans le double déficit démocratique des sociétés modernes, semble avoir trouvé un catalyseur dans les événements du 11 septembre, à la suite desquels les activités politiques sur Internet auraient augmenté de façon significative  (Khan et Kellner 2004 : 88). Ce qui suggère une adéquation à la mobilisation sociale (Tarrow 1998; Markoff 1996) de l’époque post-11 septembre. Une hypothèse qui parait validée par la multiplication, au cours de la décennie, des recherches sur la capacité des espaces en ligne à raviver un espace public, agonistique, partisan et « vernaculaire ». 
Craig Calhoun (2004 :249) invite la recherche à s’orienter vers les implications des nouveaux médias pour l’espace public global. Certains chercheurs, comme Diana Carlin et al. (2005), Victor Pickard (2006), Steffen Albrecht (2006) Barbara Warnick (2007) et John Pasek et al. (2009), commencent à envisager la capacité du cyberespace à faire avancer le  débat critique et la prise de décision, s’interrogeant sur les implications d’un tel potentiel pour le militantisme et la délibération. D’autres, Joseph W. Roberts (2009), Becky Lentz (2010), étudient l’utilisation d’Internet par des mouvements séduits par la possibilité qui leur est ainsi offerte d’atteindre rapidement et à faible coût des publics sympathiques à leur cause, tout en amplifiant leur action par l’interconnexion des réseaux. Des organisations militantes comme Involve (2006) en Angleterre et le Personal Democracy Forum (2009) aux Etats-Unis se sont intéressées à l’Internet comme moyen de reconnexion de l’Etat et du peuple, alors que des organisations (inter)gouvernementales comme l’Union Européenne, dans le cadre de son programme de développement de la société de l’information européenne, le i2010[1], étudient la démocratie participative électronique comme moyen de pallier le déficit démocratique actuel.

La majorité de ces recherches se sont focalisés sur des sites résolument politiques comme Moveon.org ou Indymedia. Quelques chercheurs, dont Matthew Barton (2005), commencent à comprendre la nécessité d’une évaluation des potentialités politiques de sites « neutres » pour la pratique discursive. Par exemple, les réseaux sociaux comme Youtube, Facebook et Twitter n’ont pas d’agenda politique mais les individus qui s’y connectent pour échanger des informations, ainsi que leurs perspectives, peuvent chercher à influencer l’opinion publique et, par là, présenter un contrepoids aux gouvernements et autres systèmes de pouvoir.
Aucune recherche, à notre connaissance, n’a lié les deux aspects sus-identifiés, soit l’utilisation de ces sites « neutres » – les médias participatifs – par des sites partisans – (cyber)militants –  comme autant d’espaces publics interconnectés où faire connaitre leur cause, recruter des membres et obtenir le support nécessaire à l’atteinte de leurs objectifs.  En s’intéressant à cette relation, nous espérons, par ce travail, arriver à en identifier le(s) principe(s), les mécanismes de base et les dynamiques de longue durée.  Nous comptons ainsi arriver à pénétrer cet univers quelque peu négligé, afin de lever certaines confusions et idées reçues.

2)  Un forum d’envergure planétaire

La toute première de ces idées préconçues est sans doute l’idée, quelque peu romantique, d’un Internet favorisant l’underdog. Il n’y a rien ni dans la structure, ni dans le fonctionnement du réseau qui confère à celui-ci un avantage inhérent contre le big dog. Ce que permet Internet c’est la participation de tous, quels qu’ils soient, au dialogue global, contrairement aux médias de masse, centralisés et moins aisément accessibles.

Deuxièmement, si les internautes occidentaux étaient largement majoritaires au début du World Wide Web dans les années 90 –  en 1996, deux tiers des utilisateurs d’Internet étaient aux Etats-Unis – la décennie suivante a vu un changement majeur dans la configuration globale du public internaute grâce à une croissance rapide des taux de pénétration dans le reste du monde. Actuellement, l’Asie compte plus de 40% de la population mondiale d’internautes dont 19% en Chine seulement. Même le continent africain, bon dernier, avec moins de 4% des utilisateurs, accuse à 1392.40%, la plus forte croissance des années 2000-2009 (InternetWorldStats.com).

Troisièmement, loin de représenter une « menace pour le lien social » (Etzioni et Etzioni 1999, Breton 2000), Internet semble au contraire favorable aux échanges entre ses utilisateurs. Selon le rapport Data Passport de Comscore, pour le premier trimestre de 2010, deux sur trois utilisateurs a visité un site de réseau social en décembre 2009 et plus de 30% du temps passé sur le Web y est dédié (voir Tableau 2 ci-dessous). A titre de comparaison – quatrième idée préconçue – seulement 3.1% du temps en ligne est consacré au commerce électronique.



Monde
Asie Pacifique
Europe
Amérique du Nord
Moyen-Orient Afrique
Amérique latine
Messagerie instantanée
12.3%
7.4%
14.1%
5.6%
29.3%
26.5%
Réseaux sociaux
12.0%
7.8%
16.1%
11.5%
10.8%
15.6%
Loisir
9.9%
10.7%
9.2%
10.9%
7.0%
9.9%
Courriel
7.1%
4.4%
5.2%
12.3%
7.8%
8.5%
Jeux
3.9%
2.9%
4.3%
4.7%
4.5%
3.4%
Commerce
3.1%
3.6%
2.7%
4.4%
0.5%
1.6%
Nouvelles/Informations
2.7%
2.4%
2.8%
3.6%
1.4%
1.4%
Affaires/Finances
1.6%
1.9%
1.3%
2.2%
0.4%
0.7%
Sport
1.2%
0.8%
1.1%
2.0%
1.2%
0.6%
Voyage
0.5%
0.4%
0.6%
0.6%
0.3%
0.2%
Tableau 2 : Pourcentage d’utilisation du temps passé en ligne par catégories clés.
Source : comScore 2010

Enfin, ainsi que le laissait déjà deviner les pourcentages particulièrement élevés de l’utilisation des sites et logiciels de orientés vers la communication en Amérique latine, au Moyen-Orient et en Afrique, les réseaux sociaux ne sont pas dominés par des utilisateurs occidentaux mais présentent une image diversifiée de l’Internet global. Sur Facebook qui, avec plus de 400 millions d’utilisateurs et une pénétration globale de 38.3%, est le site de réseau social le plus populaire au monde, des dix pays les plus connectés, les 8 premiers sont des pays émergents et affichent des taux supérieurs à 80%.

De tout ce qui précède émerge l’image d’un espace de communication ouvert à tous, où les citoyens de toute la planète peuvent se réunir et échanger leurs idées. En tant que tel, le cyberespace offre un terreau intéressant à la mobilisation sociale. Reste, toutefois, la question de l’efficacité d’une telle utilisation de ces espaces publics d’un nouveau genre.

3)  Des espaces publics effectifs

Hauser identifie trois caractéristiques principales de l’espace public rhétorique:
1.      un espace basé sur l’échange et le dialogue et non des logiques de classes;
2.      des normes issues de ce dialogue et non imposée au nom d’une prétendue raison universelle; et 
3.      des fragments intermédiaires du dialogue se rejoignant plus tard dans la discussion (Hauser 1999 :61-62).

Le rôle d’un espace public serait donc d’offrir à la société civile – dans son acception anglo-saxonne qui l’oppose au gouvernement et au secteur privé – un forum où débattre, discuter et échanger des informations. Agora planétaire, Internet représente une chance de renouveau de l’espace public miné par le déclin de l’engagement citoyen. Accéléré par le contrôle des médias de masse par les Etats et les grandes entreprises, c’est un déficit que pourrait combler l’auto-communication de masse sur le Réseau (Castells 2007).
S’il est possible que les tentatives de contrôle des Etats et des entreprises représentent un danger pour la démocratie dans le cyberespace, il est sans doute inexact de présenter l’Internet comme « perdant progressivement ses caractéristiques démocratiques et devenant de plus en plus comme nos journaux et nos télévisions, contrôlés par le haut par de puissantes multinationales, demandant une passivité totale des consommateurs » (Barton 2005 :177). En passant de la communication de un à plusieurs, à la communication de plusieurs à plusieurs, Internet offre à la société civile (globale) et à ses militants un espace où tous peuvent se faire entendre, défendre leurs points de vue, des caractéristiques essentiels d’un espace démocratique.

C’est de la démocratie dans son acception primaire d’un homme une voix qu’il s’agit ici et non de la démocratie représentative de la règle de la majorité. Tous ceux qui peuvent se connecter en ligne peuvent y interagir à un coût négligeable et sans le contrôle qui existe dans les médias de masse. Il n’y existe pas d’intérêt général limitant les actions des uns, la seule censure vient des limites techniques de chacun et/ou de l’autocensure.

Quant à l’utilisation de l’Internet par les Etats ou les multinationales pour contrôler leurs citoyens et consommateurs, elle n’est pas intrinsèquement différente de celle du cybercriminel contrôlant les ordinateurs de ses victimes – environ 148 000 ordinateurs zombies sont créés par jour (Google Trends 2010) – prouvant l’excellente capacité de distribution et de contrôle des données de l’outil informatique, quel que soit celui qui l’utilise. De même, les menaces informatiques, « lignes de faille émergentes de l’Etat-Nation » (Brenner 2009), peuvent provenir autant d’un État asiatique, d’une multinationale européenne, d’un e-mercenaire russe ou d’un militant activiste américain, puisque ni l’utilisation des hackers ni les techniques de la cyberguerre ne sont limitées à des acteurs particuliers.

Si l’on excepte le contrôle de l’accès à l’Internet, c’est-à-dire la possibilité de s’y connecter, les Etats et les grandes entreprises sont aussi incapables de contrôler le réseau que le citoyen moyen  – ainsi que nous le verrons plus loin, en I.I - B - 1). D’où un espace public libre, égalitariste et ouvert au débat. Hauser identifie cinq normes rhétoriques permettant d’évaluer l’effectivité d’un espace public :

1.      Des frontières perméables, soit la possibilité pour des non-membres de participer à la discussion ;
2.      Un caractère actif, soit une participation effective des publics concernés aux échanges entre eux et avec les autres publics.
3.      Un langage adapté au contexte, soit l’exigence faite aux participants d’adhérer à certaines règles rhétoriques pour faciliter l’intelligibilité des expériences respectives des uns et des autres.
4.      Une apparence qui inspire la confiance tant aux participants qu’au public extérieur et
5.      La tolérance de façon à maintenir un discours vibrant où les opinions des autres sont autorisées à (Hauser 79 :80)

Le Tableau 3 ci-dessous évalue les quatre sites participatifs les plus populaires selon ces cinq critères. Une échelle de 1 à 4[2] – 1 : Faible, 2 : Moyenne, 3 : Grande, 4 : Elevée – mesure le niveau d’adhésion des sites à chacun des critères retenus par Hauser. La dernière ligne propose une moyenne des sites ainsi évalués. 


Perméabilité
Activité
Intelligibilité
Confiance
Tolérance
Youtube
4
4
2
1
4
Facebook
3
4
4
4
3
MySpace
3
4
3
2
3
Twitter
4
4
3
2
4
Tous
3.5
4
3
2.25
3.5
Tableau 3 : Evaluation de l’effectivité de Youtube, Facebook, MySpace et Twitter comme espaces publics rhétoriques

Des résultats qui s’accordent avec les études sur la richesse des médias participatifs et leur capacité à faciliter la diffusion d’un message, que multiplie leur interconnexion (Kaplan et Haenlein 2010), dèjà confirmées par la montée de l’Internet citoyen au cours de la dernière décennie (Khan et Kellner 2004) et exemplifiés par l’Affaire Trafigura.


[1] Une description du programme, de ses enjeux et de ses objectifs est disponible en ligne au http://europa.eu/legislation_summaries/information_society/l24226j_en.htm. Dernière consultation: 31 mai 2010.
[2] Estimation basée sur la perception de ces sites par leurs utilisateurs et par des observateurs extérieurs, une analyse des accords de confidentialité et la facilité d’accès aux données.
La note pour la perméabilité est accordée en fonction de la facilité pour l’internaute de rejoindre le site et d’avoir accès aux discussions des autres utilisateurs.
La note d’activité fait référence au degré de participation sur le site : 50 millions de tweets (hors spam) par jour pour Twitter, un milliard de vidéos visionnées par jour sur Youtube, 8 milliards de minutes  passées et plus d’un milliard de chat sur Facebook par jour (Source : ReadWriteWeb.com).
La note d’intelligibilité s’est basée sur les règles de convivialité de chaque site.
Les deux dernières notes de confiance et de tolérance ont été obtenues après des observations des débats sur les sites concernés et se basent donc sur un échantillon possiblement peu représentatif, mais elles concordent avec les sentiments des utilisateurs. La section commentaires de Youtube est célèbre partout dans le cyberespace pour son inanité.