WikiLeaks

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dimanche 29 août 2010

Conclusion

Il y a une décennie, un article de Time Magazine saluait dans le World Wide Web la naissance d’une nouvelle industrie : celle de l’« espionnage par le clic » ou « renseignement libre (open source) ». Il citait, pour démontrer les potentialités et l’influence croissante de l’espionnage électronique, l’exploit d’une petite startup de la Virginie, la Open Source Solutions, gagnant d’un concours organisé par la Central Intelligence Agency (CIA) visant à compiler le maximum de données sur le Burundi. Parmi ces nouveaux professionnels, le magazine distingue l’agence de renseignements privée Strategic Forecasting (Stratfor), basée à Austin (Texas) et qui gagne de l’argent en vendant les résultats de ses recherches (sur des pays comme la Chine ou le Chili) à des sociétés comme la firme de services énergétiques, McDermott International.

C’était à l’époque des tout premiers balbutiements de ce que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de Web 2.0[1], bien avant que les réseaux sociaux ne deviennent omniprésents. Pourtant, le président de Stratfor, George Friedman voyait déjà dans le cyberespace un outil de renforcement tant de la collecte d’information que sa distribution, le rêve d’un espion. Sa compagnie, qui est devenue célèbre, grâce au magazine Time et d’autres journaux américains majeurs, par sa publication du Kosovo Crisis Center durant les frappes aériennes de l’OTAN au Kosovo, offre des produits spécifiquement formatés pour ses clients commerciaux ou gouvernementaux. Elle est aujourd’hui considérée comme une autorité sur les questions de renseignements tactiques et stratégiques par les médias grand public comme l’Associated Press, la BBC, Bloomberg, CNN, Reuters et le New York Times qui y font appel pour des commentaires. Version gratuite et orientée société civile,  WikiLeaks est loin de jouir de cette aura de respectabilité dans les médias de masse, plutôt méfiants à son égard. Mais c’est par l’auto-communication de masse que celui-ci s’est fait connaitre, porté par la confiance que lui font ses utilisauteurs et il est fort probable que ce soit par celle-ci qu’il atteindra au changement social auquel prétend son entreprise morale. 

Il reste évidemment bien des questions à se poser sur le site de whistleblowing. Par exemple, nous ignorons tout du montant total des levées de fonds et le site Internet ne publie pas le montant de ses dépenses et, vu la nature secrète du site, la plupart des informations que nous ont fournies ses responsables ne sont pas vérifiables. Mais ce sont là des considérations qui dépassent le propos de notre recherche, intéressée à son articulation avec les médias sociaux. Aussi sa fiabilité réelle nous a-t-elle parue moins importante que sa perception comme digne de confiance par ses utilisateurs. D’où l’utilisation de l’interactionnisme symbolique pour étudier WikiLeaks et, à travers lui, le cybermilitantisme, défini  comme la défense active d’une cause au moyen d’outils digitaux, comme une entreprise morale.

Nous avons montré comment par son utilisation de l’auto-communication, l’activité cyber-militante organise la transgression collective et construit la déviance des puissants. Elle arrive ainsi à poser un défi aux centres du pouvoir, responsables traditionnels du processus de contrôle de la déviance, exemplifié dans l’Affaire Trafigura et la mobilisation qu’elle a déclenché en et hors ligne. Interpellés par un tweet de l’éditeur du Guardian, les internautes se sont attaqués au système du tourisme de la diffamation en Angleterre. Ils ont réussi à faire lever la super-injonction sur les conditions de l’entente entre Trafigura et les victimes ivoiriennes des déchets toxiques du Probo Koala, un navire à l’équipage russe, battant pavillon panaméen, exploité par une société grecque et affrété par la multinationale suisse. Les suites de l’affaire ont conduit à la mise de la réforme de la législation en question à l’agenda des hommes politiques et parlementaires britanniques ; un résultat que n’avait réussi à obtenir ni l’Union européenne, ni les Etats-Unis d’Amérique.
Le succès de leur démarche témoigne de l’effectivité de l’Internet comme espace public rhétorique d’une société globale – à défaut d’être mondiale.


[1]On pouvait alors compter Classmates.com et Craiglist (1995) ; Sixdegrees.com et AsianAvenue (1997) ; Xanga et Care2 (1998) et LiveJournal et BlackPlanet (1999).

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