WikiLeaks

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jeudi 12 août 2010

Introduction (suite)

Description du terrain et de l’objet d’étude
Aspect fondamental de la révolution du Web 2.0[1], le concept du wiki, semblable en cela aux logiciels libres, part du principe que des milliers de personnes travaillant ensemble sur le même objet peuvent parvenir à de brillants résultats lorsqu’ils le font publiquement et sont (faiblement) évalués par des pairs. En se réclamant de la philosophie wiki, WikiLeaks se place dans la même logique de l’intelligence collective qui a fait le succès de Wikipedia et est en bonne position pour profiter des développements actuels du Web 2.0 et de leur poursuite dans les années à venir. Des développements qui, par leur croissance fulgurante,  devraient inciter à anticiper les nouvelles orientations de l’utilisation d’Internet. D’autant que ces nouveaux outils bénéficient d’une popularité qui va croissante (Comscore 2010), amplifiant leurs effets à travers le réseau.

Dans cet essor de ce qu’il appelle l’auto-communication de masse (Castells 2007), le professeur Manuel Castells, sociologue et théoricien de la société en réseau, perçoit un changement paradigmatique, caractéristique d’un monde où le pouvoir se décide de plus en plus au sein des médias.  Il n’est d’ailleurs pas le premier à faire un tel rapprochement. Des recherches sur l’interactivité (Landow 1992 et Lanham 1993) ont longtemps montré la capacité de la production médiatique à  perturber le complexe pouvoir-savoir et mis en valeur les relations des médias de masse au pouvoir. Cover (2006:140) décrit un environnement digital qui, en faisant la promotion de l’interactivité a conduit à une plus grande capacité et un plus grand intérêt chez le public à changer, modifier et manipuler un récit et ainsi redéfinir les relations traditionnelles entre celui qui émet et celui qui reçoit un message. Jenkins (2006:36) voit dans la communication de plusieurs à plusieurs que permet l’Internet, la possibilité d’une plus grande participation dans la prise de décision, de nouveaux modes de citoyenneté et de communauté et un échange réciproque d’information. La promesse sous-jacente de la révolution digitale interactive est ainsi présentée comme une désaliénation du consommateur des moyens de production et un ré-enchantement du monde par le retour de la participation dans les formes médiatiques (Andrejevic 2004).

Au premier rang de cette révolution, les réseaux sociaux évoluent autour d’une plateforme nouvelle qui, en ajoutant une dimension participative aux aspects réticulaire et ubiquiste du Web, ont donné naissance à ce que Tim O’Reilly (2005) et bien d’autres après lui, désigneront sous le vocable de Web 2.0. Faisant référence à un écosystème où les utilisateurs sont à la fois consommateurs et producteurs de contenu (blog, wikis, flickr), de goût et d’émotion (last.fm, delicio.us, digg.com), de contacts (Myspace, Linkn, Facebook) de réputation et de feedback (ebay, amazon, useit.com), le concept du produser (Bruns 2006) – que nous traduirons ici par utilisauteur - tente de capter cette nouvelle évolution des rapports sociaux.

Grâce au Web 2.0 – « a shorthand term for [ontologically] different things, [such as] ideas, behaviours, technologies and ideals all at the same time » (Allen 2008) -  l’utilisauteur bénéficie du développement de logiciels permettant une participation de masse dans les activités sociales. Une participation exponentiellement facilitée par l’apparition de services combinant tous les aspects déjà mentionnés, comme c’est le cas de Buzz  et de Twitter.

De nombreux cas d’étude (Ellison et al. 2007 ; Hartz-Karp 2005) attestent de l’importance de ces interactions interpersonnelles dans le Web 2.0 et de leur capacité à augmenter le capital social et politique des utilisateurs. Singer (2006) constate l’étendue de du phénomène des utilisauteurs dans l’importance graduelle des bloggeurs dans le « commentariat », une position traditionnellement occupée par les journalistes. Cette influence hors ligne ne se limite pas toutefois qu’aux auteurs de la blogosphère mais concerne l’ensemble des citoyens internautes. Aux Etats-Unis, l’Institut pour la Politique, la Démocratie et l’Internet (IPDI, 2004 :2), note que les «online political citizens », loin d’être les « cybergeeks » isolés qu’en font les médias, sont sept fois plus susceptibles d’influencer leurs amis, parents et collègues que le citoyen moyen.

Ce potentiel d’influence a été magistralement instrumentalisé par la campagne politique de Barack Obama à l’automne 2008, saluée par les médias comme la toute première du 21ème siècle. Il s’est encore manifesté dans les deux « Twitter Revolutions » de l’année dernière, en Moldavie (avril 2009) et en Irak (juin 2009). Bien avant ces événements, l’auto-organisation (par le bas) des réseaux sociaux au sein des sites de partage d’information comme delicio.us et Flickr était déjà décrite comme une « révolution » remettant en cause le pouvoir hiérarchique (Kolbitsch and Maurer, 2006 :205) et (ré)organisant le savoir et la pratique (Schiltz et al. 2007). C’est cette « interactivité génératrice » (Richards 2006) qui différencierait les nouveaux médias de leurs précurseurs. En offrant à l’utilisateur la capacité de se représenter lui-même et ses intérêts dans des espaces médiatisés, elle lui permet de s’engager activement avec les autres à travers leurs propres représentations (Jarret 2008).

Cette construction plus ou moins commune du message, le politologue et spécialiste des sondages américain,  Frank Luntz (2007) l’a résumé par cette intéressante formule : «It’s not what you say, it’s what people hear». Bien que son travail s’attache surtout à trouver les « mots qui fonctionnent », il illustre bien la dichotomie de la communication dans nos sociétés actuelles : construire le message de façon à faire entendre ce que l’on veut entendre, quitte à ne pas dire tout-à-fait ce que l’on veut dire ou dire ce que l’on veut dire et laisser au public le soin de décider du sens à donner à ce qui est dit. C’est à cet aspect de la communication sur Internet où le message final résulte d’une interaction plus ou moins dirigée entre émetteurs et destinataires que s’intéresse ce mémoire en posant la question des rapports entre le cybermilitantisme et les médias participatifs.

Objectif du mémoire
Ce travail répond aux objectifs suivants:
-          faciliter la compréhension du rôle d’Internet et de sa structure  dans l’émergence et le développement de la participation politique active sur Internet ;
-          aider à identifier les acteurs, leurs rationalités respectives, les outils et moyens utilisés;
-          aider à mesurer l’impact de tels processus sur les relations internationales, la place qu’y occupe l’individu et les rapports entre les médias globaux et la souveraineté des Etats;
-          aider les réflexions sur l’utilisation des nouveaux médias par les acteurs privés et publics pour acquérir et améliorer leur connaissance de leur pays et du reste du monde ; 
-          aborder ces questions selon une perspective interactionniste symbolique, en étudiant WikiLeaks comme une entreprise morale globale.
Plusieurs remarques importantes permettent de préciser ces objectifs:
-          L’interactionnisme symbolique, en considérant la recherche de la cause première de la déviance comme futile et en l’étudiant comme résultante de l’interaction sociale, permet de dépasser un débat actuel sur les relations entre Internet et la politique trop centré sur la nature politique ou non de l’Internet et non sur ses potentialités.
-          Des concepts novateurs comme le crowd-sourcing et la wikification ont été repris avec quelque succès en politique et, quoique l’impact soit surtout visible dans la participation, il est aussi présent dans la conception et les applications du politique et mérite qu’on s’y intéresse.
-          Enfin, en laissant aux hommes d’affaires et aux économistes le soin de décrire la mondialisation, les spécialistes de la politique, tout comme d’ailleurs les politiciens, ont permis la domination des « world managers » sur la politique internationale (Barnet et Muller 1975). Il serait dommage de répéter l’histoire avec l’Internet.

Toutefois, nous restons conscientes des limites des conclusions de ce mémoire qui ne procèdent, après tout, que de l’étude d’un exemple précis. Nous ne ferons donc pas de recommandations mais tenterons au contraire de répondre au souhait précédemment formulé d’aider à mettre en évidence les tendances, mécanismes spécifiques, enjeux, défis, risques et menaces de ces nouvelles formes de mobilisation sociale, afin de faciliter leur choix et de les expliquer.

Finalement, la nature secrète et fragile de Wikileaks.org et les limites de temps imposées par le Master ont pu conduire à éliminer certains approfondissements ou à laisser de côté certains développements et/ou informations. C’est ainsi que l’accès au contenu intégral du site, finalement obtenu, à la fin du mois de février, des administrateurs, nous a été retiré, peu avant la publication, le 16 mars 2010, d’un rapport de l’Armée américaine faisant de WikiLeaks une menace à la sécurité nationale et envisageant sa destruction. Une situation qui nous a forcées à abandonner l’idée d’une représentation cartographiée de ces documents par pays, institutions et niveaux de censure ainsi qu’une comparaison avec le niveau de la liberté de la presse dans les pays concernés. Le retour en ligne du site, le 19 mai s’est fait trop tard pour permettre de finir le projet de carte à temps.

Approche méthodologique
Du fait de la relative singularité de son sujet, ce  mémoire combine diverses approches méthodologiques:
-          Analyse du cybermilitantisme sous l’angle des mouvements sociaux, définis comme des efforts collectifs pour atteindre au changement social utilisant, au moins partiellement, des tactiques non institutionnelles (Burnstein et al. 1995 : 278)
-          Enquêtes dans le cyberespace sur les pratiques existantes, par l’utilisation des théories et des outils sociologiques et informatiques permettant de comprendre, de mesurer et d’analyser ces développements ;
-          Choix d’une cause particulière, le militantisme global en faveur de la transparence et analyse d’un outil digital orienté vers et propulsé par la participation et l’interaction: le site Internet Wikileaks.org ;
-          Etude d’un cas  intéressant toutes les catégories d’acteurs internationaux identifiés par Willets (2008 :332), soit les gouvernements, les transnationales, les organisations non-gouvernementales, les organisations intergouvernementales et les organisations internationales non gouvernementales, ainsi que la nébuleuse d’acteurs transnationaux[2], où se développe l’action des individus : l’Affaire Trafigura.

Plan du mémoire
La première partie de ce travail s’intéresse à la construction de la déviance par WikiLeaks et les mécanismes générateurs de la transgression collective qu’il réussit ainsi à créer. Elle s’attache en particulier à mesurer l’efficacité de sa vision radicale de la transparence pour convaincre de la nécessité du whistleblowing de masse comme solution à la corruption et le secret.
La deuxième partie évalue une telle dramatisation de l’activité cybermilitante à l’aune de l’Affaire Trafigura et en tire des leçons sur les potentiels et les limites de l’interactivité subversive. Elle repose, avec Becker (1973) et Castells (2007), la question du passage de la déviance au contrôle social et propose des pistes de réflexion pour la recherche.


[1] Il n’existe à l’heure actuelle aucune définition scientifique du terme Web 2.0. Tim O’Reilly, qui a lancé le terme en 2004 lors de sa Conférence Web 2.0, l’explique en 2005 comme une « architecture de participation » appelée à orienter la nouvelle phase de développement de l’Internet (O’Reilly, 2005). Un an plus tard (O’Reilly, 2006), c’est comme phénomène qu’il l’aborde, l’étudiant selon différentes perspectives. En 2007, plus prosaïque, il présente l’idée du Web 2.0, telle qu’il l’a promue en 2004, comme liée au renouveau constaté dans la production des applications web suite à l’éclatement de la bulle Internet (O’Reilly, 2007).
[2] Aussi qualifiés de non-étatiques. Toutefois, le terme non-étatique supposant une primauté de l’État dans les relations internationales – et donc un tropisme positiviste – l’usage unique de l’adjectif transnational sera adopté. Ainsi que le fait, à juste titre, remarquer Willets (2008), décider que seuls les Etats ont une influence en relations internationales avant même commencer la recherche est un « unacceptable analytical bias ».

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