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jeudi 19 août 2010

II Militantisme global et déficit démocratique

Le cas de l’Islande et de l’IMMI est une excellente illustration de l’exploitation du déficit démocratique par le militantisme global. L’indignation des Islandais a ainsi permis à WikiLeaks d’envisager la construction d’une loi sur mesure pour faire avancer sa cause et de participer à tous les niveaux de sa préparation ; avec M. Assange, intervenant sur Internet, donnant des conférences et répondant aux questions des médias sur le sujet. L’IMMI s’est ainsi retrouvée à la une de journaux du monde entier, portée par une société civile globale dont l’Internet serait un espace public rhétorique.

A -  L’émergence d’une société civile globale

Dans la théorie des relations internationales, trois types d’approches tentent de définir cette nouvelle forme de communauté politique. Les théoriciens de la globalisation (voir Held 1999) partent de l’existence d’un déficit démocratique par le haut – du fait de l’incapacité des démocraties nationales à influencer les forces globales qui les affectent – pour défendre l’idée d’une démocratie cosmopolite. S’inspirant du déficit démocratique à l’intérieur des Etats, les transnationalistes (voir Badie et Smouts 1999) décrivent, de leur côté, une constante globalisation du local par des sociétés interconnectées. Les penseurs du néo-médiévalisme (voir Linklater 1998), eux, font référence à un ordre politique grossièrement identique à celui du Moyen-Age en Europe, avant l’arrivée de l’Etat moderne.  Il réussit ainsi à relier les deux premiers, pour offrir, à notre sens, le modèle explicatif le plus adapté à la société civile globale. Reprenant à son compte l’approche néo-médiévale proposée par Hedley Bull (1977), ce courant plutôt récent des Relations Internationales présente un monde où l’ordre politique est constitué d’autorités se chevauchant les unes les autres et où le couple globalisation/fragmentation conduit à un ordre international où coexistent différents niveaux de loyauté (sous-étatique, national, transnational) dont aucun n’est dominant. Ce faisant, il suppose l’existence d’une société civile à la fois globale et fragmentée où les dialogues intermédiaires de ces espaces publics (rhétoriques),  dont l’Internet, peuvent effectivement se rejoindre au sein d’une conversation planétaire.

Cette section s’intéresse aux mutations de la communauté politique mondiale (Clark 2001) et leur impact sur le militantisme global. Elle s’attarde sur leurs rapports avec le déficit démocratique et l’entreprise morale globale.

1)   Globalisation et mutations de la communauté politique

Dans son célèbre ouvrage, The Retreat of the State (1996), Susan Strange s’intéresse à la crise de l’Etat-nation du fait de la globalisation. Elle distingue trois changements majeurs : 1) la politique en tant qu’exercice du pouvoir n’est plus seulement le fait des Etats ; 2) les marchés globaux sont désormais une puissance impersonnelle et indépendante et 3) des institutions autres que l’Etat traditionnel exercent maintenant une autorité légitime et reconnue. Ces changements, note-t-elle non sans quelque ironie, seront probablement perçus en dernier par les gouvernants et les politiciens, mais les effets sont présents et sont déjà perçus par tous.

La fin du capitalisme traditionnel, inscrit dans le cadre de l’Etat, aurait emporté avec elle celle du pouvoir exclusif de ce dernier. Strange relève un déplacement du pouvoir vers les marchés et les institutions internationales, se situant au-delà des compétences étatiques. Rejetant l’idée d’une séparation entre la politique et l’économie internationales, elle met à jour la nature concomitante des processus en jeu et la « diffusion de pouvoir » qu’elles entrainent. Elle invite à réfléchir autrement sur le pouvoir, à aller l’étudier partout où il peut se retrouver, à s’éloigner de la simple étude du pouvoir étatique et à réduire le rôle de l’Etat dans les processus plus larges de la mondialisation. Elle se sert d’études de cas dont la mafia, les six plus grands cabinets d’expertise-comptable et d’assurance[1], les télécommunications et les cartels pour tester sa théorie et étudier l’« autorité au-delà de l’Etat». Le crime organisé avec ses organisations paramilitaires sophistiquées et ses structures gouvernementales aurait rendu obsolète l’analyse traditionnelle de la politique (économique) internationale. De même, le pouvoir des Big Six résiderait dans le refus ou l’incapacité des Etats de créer des normes globales de comptabilité. Les autres cas étudiés plaident eux aussi pour l’inclusion d’autres acteurs que l’Etat pour expliquer les relations internationales et mieux prendre en compte les processus multiples qui s’y déroulent. Ceux-ci sont schématisés dans la Figure 4 ci-dessous qui s’inspire de la théorie néo-médiévale pour tenter d’en identifier les principaux mécanismes.


Figure 4 : Processus de mutation de la communauté politique globale

Reprenant les observations de Linklater (1998) sur les mutations de la communauté politique, ce schéma aborde cette transformation par les questions de loyauté et de confiance soulevées par le double déficit démocratique précédemment identifié et par l’intégration sociale et politique des Etats. Il s’en découle une progression ‘naturelle’ vers l’interconnexion globale, elle-même accompagnée d’une dénationalisation de graduelle de la politique.  Les mobilisations civiques globales, tel le mouvement en faveur des droits des citoyens, n’en seraient plus qu’une réaction à la puissance croissante d’États et d’entreprises globaux (Linklater 2007). Elles sont ensuite adaptées au niveau étatique ou « glocalisées » (Robertson 1994) puis reconnectées à la sphère globale, perpétuant ainsi le mouvement circulaire de transformation.
Ainsi, la nature changeante de la communauté politique (mondiale) procède des mécanismes de résolution des paradoxes résultants des processus concomitants de la globalisation et de la fragmentation. Il en résulte une fin effective de la conception de l’Etat et de la société autour de la coïncidence des frontières sociales et territoriales, caractéristique du nationalisme méthodologique de l’espace public bourgeois. Le découpage national, reposant sur l’opposition entre le national et l’international et longtemps conçu comme une apodicticité n’est plus qu’un construit social dont la mondialisation, achronique et ubiquiste, accentue la fluidité.  Linklater décrit une nouvelle réalité, qui succède à l’évolution des communautés politiques, des États territoriaux aux États-nations, dont l’une des caractéristiques les plus importantes est la nature progressivement conditionnelle des loyautés.

2)  Déficit démocratique et « citoyen 2.0 »

Cette nouvelle communauté à loyautés multiples, c’est la société en réseau, présentée par Castells comme le résultat de la convergence de trois processus : la révolution des technologies de l’information, la restructuration du capitalisme et de l’étatisme des années 1980 et les mouvements sociaux culturels des années 1960. C’est l’avènement d’un monde où l’Etat national doit compter avec  une multitude de concurrents stratégiques, multinationales, organisations transnationales, réseaux sous-nationaux … forçant à repenser les relations sociales. A cela s’ajoute un double déficit démocratique avec, en amont,  le déclin de l’engagement citoyen dans l’espace public et, en aval, l’incapacité croissante de l’Etat à prendre seul des décisions dont les enjeux le dépassent de plus en plus. Un état de choses qui se traduit par l’apparition de problèmes désormais familiers dans plusieurs démocraties, notamment une faible participation électorale dans les pays les plus développés et un niveau décroissant d’adhésion – en temps que membre actif – aux partis politiques.

Si le Millenium Survey (1999), atteste de l’adhésion de la majorité de la population mondiale à l’idéal démocratique, il met surtout en avant la méfiance de celle-ci face au caractère démocratique de leurs gouvernements respectifs, notamment dans des  les plus anciennes démocraties comme le Royaume Uni, la Suède et la Hollande. Selon la dernière enquête globale sur la démocratie de Gallup International,  le Voice of the People (2005), 79%  des sondés croient que la démocratie est la meilleure forme de gouvernement (soit 10% de plus que l’année précédente), avec des pourcentages de l’ordre de 93% dans des pays comme le Danemark et la Norvège mais aussi le Ghana et l’Ethiopie.[2]  Toutefois, le manque de confiance dans les gouvernements demeure.

L’impossibilité assumée d’une participation directe du peuple dans les affaires publiques a conduit au développement de la démocratie autour de politiciens professionnels agissant comme des intermédiaires, les « représentants » d’un peuple relégué au rang d’observateur et de participant occasionnel. En conséquence, s’installe une situation de méfiance des deux côtés. Le peuple est présumé ignare et les gouvernants sont présumés corrompus.

L’espace public ainsi constitué est graduellement imperméable, inactif, inintelligible, douteux et intolérant. D’où une effectivité qui va décroissante et conduit à des situations où les représentants prennent des décisions pour le peuple même s’il y est formellement opposé (cf. le traité sur la constitution européenne) ; où des dirigeants sont élus parce qu’on n’a jamais entendu parler d’eux ou très peu (cf. les années 80 et 90 au Brésil) ou se présentent comme ne faisant pas partie de la classe politique établie (cf. l’orientation de la campagne présidentielle américaine de 2008) ; et où des partis politiques, pour la première fois dans l’histoire, tentent de plus en plus de se positionner comme non-idéologique.

 Cet abandon de la référence idéologique signale une réouverture au dialogue et à l’échange pour tenter de rallier des citoyens qui réclament un espace public rhétorique ouvert à la participation. Ces citoyens 2.0 – que nous désignons ainsi par analogie avec le caractère participatif du Web 2.0 – veulent passer de l’état de citoyen-spectateur à celui de citoyen-acteur. Qu’ils fassent partie de la foule intelligente (Rheingold 2002), des armées en réseaux (Arquilla et Ronfeldt, 2001) ou de la multitude (Hardt et Negri, 2004), ils réclament graduellement une gouvernance libre (open source) où à, l’instar des utilisateurs du réseau électronique, le réseau humain peut effectivement contribuer au développement et à l’orientation de la société. A l’avant-garde de cette citoyenneté d’un nouveau genre, se trouvent les entrepreneurs moraux qui, à la suite des entrepreneurs économiques, investissent le réseau.

3)  Caractéristiques et enjeux du cybermilitantisme global

L’entrepreneur moral typique est issu des couches supérieures de la société. Becker (1973 :152) lie le succès de son entreprise à cette association qu’il fait du pouvoir que lui confère la légitimité de sa position morale et celui qu’il tient de sa position supérieure dans la société. Le cybermilitantisme (global) ne semble pas faillir à la règle. Les caractéristiques démographiques tant des utilisateurs que des collaborateurs et des administrateurs de WikiLeaks ne sont pas fortuits. Ils correspondent à l’actuelle configuration d’une société (globale), largement dominée par le « mâle occidental blanc ». Interrogé sur le ratio de femmes dans son organisation, M. Schmitt a été incapable de nous fournir la moindre estimation, reconnaissant qu’il y avait là effectivement un problème qu’il faudrait sans doute adresser. Fiancé à une féministe, c’est une question à laquelle il a été amené à réfléchir une fois ou deux, mais vraisemblablement sans trop s’y attarder.

Visiblement, un certain paternalisme accompagne la lutte – sinon de WikiLeaks, du moins de ses administrateurs – contre la corruption et le secret. Dans un billet sur son site personnel – maintenant défunt – M. Assange écrit le 31 décembre 2006 :

All who spend time in the spy world soon come to the view that the rest of the population lives their life in a sea fog as a tiny piece of cork buffeted by a vast ocean of concealed truth.[3]

La création d’un site Internet leur permettant de découvrir la vérité est donc, un peu, sa bonne action. Ce qu’il confirme dans un autre billet, datant du 3 janvier 2007, le jour même de la fuite forçant son projet de site web au grand jour, intitulé « Témoignage » :

Every time we witness an injustice and do not act, we train our character to be passive in its presence […] If we have brains or courage, then we are blessed and called on not to frit these qualities away […] but rather to prove the vigor of our talents against [the neocoporate state […] Perhaps as an old man I will take great comfort in pottering around in a lab and gently talking to students in the summer evening and will accept suffering with insouciance. But not now; men in their prime, if they have convictions are tasked to act on them.

Au cours de nos entretiens, il nous a parfois paru correspondre à l’image de l’entrepreneur moral typique qui veut aider ceux qui sont au-dessous de lui à vivre mieux. Une position renforcée par son statut de hacker dans un monde majoritairement fait d’illettrés de l’informatique. Toutefois, la nature anti-establishment de son entreprise morale et la structure fluide et participative de son organisation distingue l’action de M. Assange et de son site, de l’archétype décrit par Becker.

Plus qu’un véhicule pour une cause, WikiLeaks est un outil, un moyen … voire une boîte à causes. Lutte anti-guerre, climato-scepticisme, mouvement en faveur des droits humains, défense de la liberté d’expression, mouvement contre l’Eglise de Scientologie, lutte contre la corruption … toutes les causes – et leurs militants – peuvent se retrouver sur le site de whistleblowing qui, pendant un temps, a considéré la possibilité d’offrir aux organisations militantes, aux organisations non gouvernementales et aux journalistes, une interface sécurisée à mettre sur leurs sites web respectifs pour y faciliter le dépôt de documents. Construit autour du wiki, le site ne semble guère avoir de réelle stratégie de mobilisation, hormis l'incitation à lancer l’alerte et la promesse de l’anonymat. Il en résulte un engagement à la carte des utilisateurs qui sont libres de passer d’une cause à l’autre - ou pas - et à qui il n’est fait absolument aucune obligation. Le site fonctionne sur la base d’une relation de confiance entre tous les intervenants et repose sur la stigmergie entre les utilisateurs et leurs différents réseaux personnels pour faire connaitre un document.

En théorie, la probabilité qu’un document devienne viral est similaire à celle obtenue au moyen de l’algorithme dit de l’optimisation des colonies de fourmis (ACO), une technique permettant de résoudre les problèmes informatiques pouvant être réduits à la recherche du « meilleur » chemin/document. Partie intégrante des méthodes d’intelligence en essaim (swarm intelligence), cet algorithme s’inspire de plusieurs aspects du comportement des fourmis, en particulier l’exploitation de leurs ressources en nourriture. Les observations de spécialistes des insectes sociaux dont Grassé (1950) et surtout Hölldobler et Wilson (1990) ont permis de constater que les capacités limitées de chaque individu permettent à la communauté de trouver collectivement le plus court chemin entre une source de nourriture et le nid. Ces insectes sociaux, expliquent les spécialistes, utilisent l’environnement comme moyen de communication. Ils échangent ces informations en laissant des phéromones détaillant le statut de leur « travail ». Cette information laisse une trace que l’insecte suivant peut utiliser et ainsi de suite. Ce qui permet à la colonie entière de trouver la meilleure solution au problème de départ.

La même logique s’observe dans le cybermilitantisme lié aux médias participatifs, où la popularité d’une cause est fonction de sa reprise par l’auto-communication de masse. Sorte de militantisme wiki ou wikimilitantisme, il contribue au renforcement de l’espace public global, par son adoption du principe de publicité (Habermas [1989] 1962). Délimité à partir du XVIIIe siècle, ce nouvel espace politique était destiné à la médiation entre l’Etat et les individus. Aujourd’hui, il se profile de plus en plus comme le médiateur entre la société civile – au sens anglo-saxon de la société en dehors de l‘Etat et des entreprises privées – et les centres du pouvoir et dont l’Internet en serait un espace public, non plus bourgeois mais rhétorique.


[1] Connu alors comme le Big Six, le groupe qui est devenu le Big Four depuis 2002,  suite au scandale Enron, comprend PricewaterhouseCoopers, Deloitte Touche Tohmatsu, Ernst & Young et KPMG.
[2] Le Voice of the People 2006 a été annoncé mais n’est jamais paru et apparemment la série s’est arrêtée là.
[3] Une copie du site est encore accessible sur le WayBack Machine, au http://web.archive.org/web/20071020051936/http://iq.org/. Dernière consultation : 31 mai 2010.

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