WikiLeaks

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mardi 24 août 2010

I Labellisation et orientation du débat (suite)

A -  Le gazouillis entendu autour du monde

En lançant l’alerte, M. Rusbridger déclencha une réaction en chaîne dans la « twittersphère » et la blogosphère qui, outragées, indignées et fondamentalement curieuses, réussirent, en quarante-deux minutes, à identifier et publier l’information interdite. En une demi-journée, Trafigura est connue de millions d’internautes, en Europe et ailleurs. L’information est mainte fois commentée sur le Side Wiki de Google et diffusée par Wikipedia. La compagnie qui voulait garder l’anonymat est le mot le plus recherché sur Twitter. Ses avocats, tout comme ceux de Streisand, Julius Bär ou Kaupthing avant eux, sont forcés de faire marche arrière et accepter la publication de la question du député Farrelly.

Cette affaire montre, une fois de plus, l’impraticabilité de la censure dans la société en réseaux. Toute information potentiellement dommageable, une fois publiée sur le Réseau, est accessible instantanément partout dans le monde. Plutôt conservatrice, Mme Ifrah, si elle se réjouit de l’issue de cette affaire, s’inquiète quand même de la capacité qu’ont des internautes, protégés par l’anonymat, de mettre en jeu la réputation de quelqu’un sans que rien ne puisse être fait pour l’empêcher. Plus libéral, M. Laurie se moque gentiment des gouvernements et des entreprises, paniqués parce que des gens, tout comme ils l’ont toujours fait en parlant à des amis, dans un parc, dans la rue ou chez eux, osent dire du mal des centres du pouvoir, sans que ces derniers puissent y faire quoi que ce soit.

Les deux experts s’entendent toutefois pour reconnaitre que s’il est aujourd’hui plus difficile de garder un secret, il n’y a eu, avec Internet, qu’une accélération du processus – les secrets ainsi dévoilés étant, par leur nature même, destinés à être connus. M. Aftergood semble être du même avis et rappelle qu’il reste encore possible pour un État ou une entreprise de protéger effectivement ses secrets (douteux). Comme avant l’arrivée des nouvelles technologies de l’information, il est absolument nécessaire, pour mettre fin à un secret, que quelqu’un se décide à en parler. Toutefois, en déplaçant les dynamiques d’agrégation de groupes d’une longue association à des relations spontanées entre utilisateurs en réseaux, Internet a transformé l’action (cyber) militante qui n’en devient plus que le fait d’un ou de quelques individus y déclenchant des réactions stigmergiques.

Cette section s’intéresse aux relations entre la structure du réseau et les processus qui s’y déroulent, avant d’interroger l’importance du framing dans l’orientation des réactions ainsi provoquées et le résultat final de la mobilisation.

1)  Censure et structure du Réseau

Il importe ici de distinguer la structure du réseau – Internet – de la plateforme qui s’y est développée – le Web. L’Internet est une série de protocoles basés sur une architecture précise : l’hétérarchie. Système organisationnel fait de chevauchements, de multiplicité, d’ascendance mixte et/ou selon des relations divergentes mais co-existantes, l’hétérarchie[1] désigne à l’origine une structure politique ancestrale dont celle des Nuer (ou Nouers ou Naath) du sud du Soudan, présentée au monde extérieur par les travaux de l’ethnologue Evans Pritchard dans les années 1930, est considérée comme un archétype. Cette ethnie particulière aurait été l’une des rares à avoir réussi à éviter la colonisation grâce, en grande partie, à une structure politique horizontale, sans leader désigné et pourtant très bien organisée. Cette fluidité structurelle leur aurait permis de contourner les hiérarchies imposées par la colonisation de la région, en facilitant des actions en essaim dans une coopération libre et ouverte.

Le même principe est à l’œuvre sur le Réseau, qui n’est « inter » que parce qu’il reste toujours ouvert. L’Internet, c’est un protocole et non un mode d’emploi ; un accord de base sur l’organisation de la coopération, pas un modèle-type de coopération. Il assume que chaque nœud du réseau ou moyen de transmission est intrinsèquement peu fiable et considère chaque lien et chaque nœud comme également disponible. Il n’y a aucun contrôle central, aucune mesure de la performance du réseau. C’est une entité active, douée d’une capacité d’auto-organisation et dont chaque partie est extraordinairement résiliente. En cas d’échec de l’une, les autres ont vite fait de la remplacer et de continuer à assurer que le message arrive à destination. C’est là le meilleur atout d’un système conçu à l’origine pour survivre à ses défaillances[2], grâce à  la création de routes alternatives et le dépassement des nœuds endommagés. Aussi, toute tentative de contrôle y est-elle perçue comme un obstacle à surmonter et la disruption y est-elle inhérente.

La formule est bien connue: « The Internet interprets censorship as damage and routes around it ». La loi Gilmore – du nom de l’informaticien, John Gilmore, informaticien militant et co-fondateur de l’EFF – plus qu’un vœu libertaire est une conclusion scientifique basée sur l’architecture même du réseau. Le but principal d’Internet est de permettre aux données de passer d’un point à un autre, quels que soient les circonstances et la censure n’y est ni plus ni moins qu’un obstacle de plus. La raison ou l’auteur de cette censure importe peu, toute information présente sur le réseau peut-être atteinte. Qu’elle soit cryptée ou placée derrière un pare-feu, il est toujours possible d’y accéder, en trouvant le code ou en contournant l’obstacle. La seule façon d’y maintenir une information secrète est donc de ne pas l’y mettre.

Mme Ifrah suppose que c’est là un effet auquel les Etats – surtout les Etats-Unis – n’avaient visiblement pas pensé avant de permettre l’utilisation civile d’Internet et qu’ils doivent aujourd’hui regretter amèrement. A propos de la censure sur Internet, elle rappelle que souvent les fuites viennent d’erreurs humaines, de mots de passe trop faciles à décoder, citant les wikifuites à propos de l’Otan et du Ministère de la Défense britannique dont les mots de passe étaient – contrairement aux recommandations les plus basiques – des mots simples du dictionnaire. Dans sa carrière de consultante, elle s’est souvent retrouvée face à de hauts responsables, dans l’administration publique ou privée, qui, trop imbus de leur importance, ne voulaient pas « s’embarrasser » des règles sécuritaires les plus élémentaires pour se protéger dans un monde virtuel qu’ils relient mal à leur vie réelle. Une attitude qui invalide grandement les tentatives  de protection des données.

Réagissant sur le sujet, un internaute a effectué cette intéressante comparaison entre la situation actuelle et le livre de science-fiction  Future Shock (Bantham 1970) d’Alvin Toffler dont le principe de base est que l’évolution rapide de la technologie change la nature de la société d’une façon toujours plus rapide et irrésistible, au point qu’il est pratiquement impossible d’y faire face. L’intersection de la révolution numérique et de l’information aurait créé une nouvelle réalité où il faut désormais supposer qu’à chaque fois qu’un outil numérique se trouve à proximité d’une information, cette dernière va finir sur le web, et par conséquent, être potentiellement accessible au monde entier. Comme la gravité, pr­écise-t-il, cette réalité a une valeur neutre, elle n’est ni bonne, ni mauvaise, elle est. Ce développement a déjà devancé nos normes établies, nos valeurs, nos assomptions. C’est désormais à nous de faire face, de reformater nos jugements et nos attentes. Le problème des Etats, des grandes entreprises ou autres centres traditionnels du pouvoir, c’est qu’ils ont gardé un pied dans chacun des deux mondes, utilisant le numérique pour améliorer leur productivité tout en voulant garder les secrets que leur permettait le monde analogue.

A tout ceci, il faudrait ajouter les capacités de millions d’internautes agissant en essaim pour arriver à cette information. Ainsi que le suggèrent les ACO, il suffit qu’une ressource soit disponible quelque part dans l’environnement pour que l’essaim arrive à l’atteindre. D’abord en se déplaçant par hasard, puis en suivant les traces (phéromones ou bits) laissées par les autres. Il est ainsi plus effectif, plus rapide et plus intelligent que tout acteur qui essaie de l’empêcher de toucher à son but. Le phénomène de l’effet Streisand le prouve assez. Aussi longtemps qu’Internet demeurera hétérarchique, il continuera à traiter censure et contrôle comme autant de problèmes à résoudre. Intrinsèquement allergique à l’organisation hiérarchique, il compte sur les relations horizontales pour continuer à exister.

D’un autre côté, le Web est une plateforme construite sur la structure précédemment décrite, au moyen de plusieurs intermédiaires. Ces derniers peuvent en contrôler certaines parties, comme c’est le cas des médias sociaux avec leurs utilisateurs mais l’Internet reste ouvert. Toutefois, il ne s’agit pas là d’une apodicticité. Le Web reflète les valeurs, modes de pensées et conceptions de ses utilisateurs. Les questions de puissance et d’organisation du pouvoir y sont toujours présentes, à la différence près que le Web est construite sur une structure hétérarchique, intrinsèquement disruptive tant pour la société que pour nos modes d’organisation. Par conséquent, s’y installe une sorte d’organisation hybride, ni horizontale, ni verticale, mais féodale, avec des niveaux de loyautés différents, miroir virtuel du monde globalisé tel que décrit par les néo-médiévalistes et qui permet de constater une fois de plus avec Castells (2002) que l’Internet n’est que le bouc-émissaire d’une société en mutation vers l’organisation réticulaire.

Ces hiérarchies multiples dont aucune  n’est complètement dominante, si elles sont différentes d’un contrôle centralisé, n’en définissent pas moins des relations sinon de soumission du moins d’inféodation.  Dans les mots de Kapor Mitchell de l’EFF, « Inside every working anarchy, there's an Old Boy Network ». Le web semble être effectivement le lieu  d’une nétocratie (Bard et  Söderqvist 2002) où la classe créative dirige les actions du consumtariat. Que le consommateur soit aussi créateur et l’utilisateur, producteur, maintient l’horizontalité des rapports, mais l’existence d’aristocraties multiples influençant les autres n’en est pas moins palpable. Ce rôle est joué par des entreprises, fournisseurs de services, des créateurs de logiciels (libres), fournisseurs du code de base (core code) ou encore les entrepreneurs moraux, fournisseurs de causes. S’ils ne sont pas ceux qui décident de l’issue d’une action, ils l’orientent durablement. 

Dans le cas de l’Affaire Trafigura, le fait que le premier tweet ait dénoncé une violation de la liberté de la presse et non une violation du droit international sur les déchets toxiques ou une violation des droits de l’homme, a largement influencé la façon dont le sujet a été débattu sur la Toile. Le mal identifié étant la censure, les victimes sont les membres de la presse britannique – et, subséquemment son public – et la réponse est celle de la publication du document à la base de l’interdiction. Les manifestations organisées sur et hors la Toile l’ont été pour défendre la liberté de la presse et décrier la tentative d’avocats sans scrupules de bâillonner le quatrième Etat. 

2)  Framing et identification des victimes


Carte 1 : Mentions de Trafigura sur Twitter le 13 octobre 2009

La Carte 1 ci-dessus a été créée par Trendsmap, un site web permettant de cartographier en temps réel les tendances en cours, à travers le monde, sur Twitter. Il offre ainsi la capacité pour tous de savoir à tout moment ce qui intéresse les utilisateurs globaux du site.[3] Photographie de la journée du 13 octobre 2009, elle permet de localiser les endroits du monde les plus touchés par la controverse soulevée par l’injonction contre le Guardian et de constater une forte concentration en Europe d’abord, puis en « Occident » et dans les pays émergents. En dehors de raisons purement géographiques – le tweet étant originaire d’Europe, il semble normal que cette dernière y soit le plus sensible – certaines considérations autrement intéressantes doivent être prises en compte.

En premier lieu, la quasi-exclusivité de l’utilisation de l’anglais, une caractéristique constante des grandes « tendances » Twitter ainsi qu’ont permis de le constater les deux Twitter Revolutions précédemment citées ou encore les discussions qui ont suivi le récent tremblement de terre en Haïti. Cette domination de l’anglais, si elle facilite l’intelligibilité de cet espace public global, n’en réduit pas moins les autres langues à un statut secondaire. Il en ressort un risque de contrôle du débat par les internautes qui maitrisent le mieux cette lingua universalis, soit, en grande majorité, ceux dont la langue maternelle est l’anglais et/ou qui ont été éduqués dans cette langue, plus ou moins membres d’une sorte d’élite transnationale (Badie 1995).

Deuxièmement, l’absence de ce débat en Côte d’Ivoire – où le taux de pénétration d’Internet est de 3.20% – semble donner raison à l’actuel conseiller économique du président américain Barack Obama, M. Lawrence Summer qui, alors économiste en chef et vice-président de la banque mondiale, signa cette note interne écrite par l’économiste américain Lant Pritchett, datée du 12 décembre 1991 :

Summers en 1991 : « Les pays sous-peuplés d'Afrique sont largement sous-pollués. La qualité de l'air y est d'un niveau inutilement élevé par rapport à Los Angeles ou Mexico [...] Il faut encourager une migration plus importante des industries polluantes vers les pays les moins avancés [...] et se préoccuper davantage d'un facteur aggravant les risques d'un cancer de la prostate dans un pays où les gens vivent assez vieux pour avoir cette maladie, que dans un autre pays où deux cents enfants sur mille meurent avant d'avoir l'âge de cinq ans. […] Le calcul du coût d’une pollution dangereuse pour la santé dépend des profits absorbés par l’accroissement de la morbidité et de la mortalité. De ce point de vue, une certaine dose de pollution devrait exister dans les pays où ce coût est le plus faible, autrement dit où les salaires sont les plus bas. Je pense que la logique économique qui veut que des masses de déchets toxiques soient déversées là où les salaires sont les plus faibles est imparable. » [4]

Si la publication imprévue du mémo a été fortement controversée, MM. Summers et Pritchett se seront probablement contentés de mettre noir sur blanc deux vérités déjà bien connues et maintes fois exploitées : 1) les citoyens des pays pauvres ont des préoccupations bien plus urgentes que la défense de leurs droits ou ceux de l’environnement et 2) leurs préoccupations sont suffisamment éloignées de celles des pays dit développés pour qu’elles n’intéressent que modérément la communauté globale. Aussi, l’absence d’outrage, sur Twitter ou ailleurs, en Côte d’Ivoire, dans le reste de l’Afrique, en Asie et en Amérique latine – à l’exception du Brésil et encore – est-elle tout sauf imprévisible. Dans la blogosphère ivoirienne, ceux qui sont assez privilégiés pour avoir accès à Internet, interrogent surtout la capacité de la Coordination Nationale des Victimes des Déchets Toxiques (CNVDT-CI), partie civile dans l’affaire, à représenter les victimes ivoiriennes et s’inquiètent des modalités de distribution de l’argent ainsi obtenu. Ils semblent peu intéressés à un non-respect de la liberté de la presse (anglaise) qui, au final, ne semble devoir rien changer à la situation en Côte d’Ivoire.

Cette différence dans la relation à la liberté de la presse est un autre aspect important de cette affaire. Aux Etats-Unis où le fameux First Amendment offre des possibilités extraordinaires à la liberté d’expression, les réactions furent d’incrédulité, plus que d’outrage, face à la décision du juge d’émettre la super-injonction et celle de la presse anglaise – dont le Financial Times – de respecter celle-ci. Mme Ifrah reconnait que c’est là une caractéristique américaine qui rend plus difficile les tentatives de contrôle d’information, l’Internet et la mondialisation ayant tendance à ramener les différences entre les lois au plus petit dénominateur commun : le premier amendement de la constitution des Etats-Unis. Toutefois, c’est dans la réception faite à cette information que se trouvent sans doute les implications les plus intéressantes pour la recherche. C’est ainsi que le rapport Minton dont les conclusions sont particulièrement inquiétantes sur le transport et le traitement des déchets toxiques est devenu le symbole de la lutte contre la pratique des super-injonctions en Angleterre.
Les implications d’un tel résultat pour la construction commune du message telle qu’impulsée par l’action (cyber)militante sont essentielles à ce travail intéressé par la capacité des nouveaux entrepreneurs moraux à influencer la société à laquelle ils s’adressent et la faire agir en retour sur le pouvoir. Il en ressort l’importance de la première labellisation (Tannenbaum 1938) et le rôle de consolidation joué par l’interaction. Herbert Blum (1969), à qui nous devons le terme d’interactionnisme symbolique, en distingue trois principes de bases:

1-      Les hommes agissent sur les choses en fonction des significations qu’ils leur attribuent.
2-      Ces significations résultent de l’interaction sociale avec les autres et la société.
3-      Celles-ci sont traitées et/ou modifiées par un processus interprétatif inspiré par des expériences personnelles.

Autrement dit, la communauté globale réagit sur les questions dont elles s’occupent, en fonction d’elle-même ; en témoignent les succès des processus de shaming et de labelling utilisés par les entrepreneurs moraux pour dénoncer les chaussures fabriquées dans les ateliers de misère ou les « diamants de sang » qui, en définitive, semblent surtout réussir à donner bonne conscience à certains consommateurs plutôt qu’à faire stopper les pratiques décriées. Toutefois, il faut sans doute se garder d’y voir un nombrilisme de ces derniers mais plutôt des difficultés à (se) voir (en) l’Autre, externe à la communauté. La participation d’un acteur au réseau étant déterminée par le degré auquel ce nœud peut contribuer au but de celui-ci, ceux qui n’ont rien à lui offrir en sont exclus et/ou se retrouvent au bas de la liste des préoccupations (Castells 2002).

3)  Une campagne virtuelle pour des effets réels

 L’interactionnisme symbolique met l’accent sur la définition commune de la situation et les réponses qui y sont apportées. Il permet ainsi d’ajouter une nouvelle variable à l’analyse (behavioriste) des comportements humains, au delà de la réaction à un stimulus. Ici, la publication du rapport Minton a donné lieu, par l’interprétation qui en a été faite, à des protestations contre la censure du Guardian et du Parlement … par la firme Carter Ruck. La formule, qui est reprise par les articles du journal, est quelque peu fantaisiste, puisque :

1.      La firme Carter-Ruck essayait de représenter au mieux ses clients et pour avoir profité du système, elle n’en est pas pour autant responsable ; 
2.      Il n’a jamais été question dans l’injonction incriminée d’interdire au Parlement de parler de l’Affaire, ce qui a d’ailleurs permis la question du député Farrelly.
3.      Ce sont les juges qui ont pris la décision d’émettre les super-injonctions qui en sont ultimement responsables.
4.      Le seul vrai coupable ici serait le caractère draconien de la législation anglaise en matière de diffamation et l’attractivité qu’elle présente pour ce genre de dissimulation.

Mais ce sont là des considérations qui intéresseront peu. Hormis quelques rares commentaires sur ces aspects de la question, le récit général vise à forcer Trafigura à « rappeler ces chiens » et à défendre la liberté d’expression. Sur Vinspired.com, un site destiné aux jeunes bénévoles anglais de 19 à 25 ans, un robot pouvait être utilisé pour envoyer directement des messages au Parlement. Les messages sur cette « boîte vocale »[5] sont les mêmes que ceux de Twitter et dans le reste de la blogosphère :

Please overturn the gagging order on The Guardian … what happened to freedom of speech?!
Numéro un des sujets débattus ce jour-là sur Twitter, l’affaire voit l’ensemble des internautes se soulever contre cette atteinte au droit à la parole, la nature globale du média dépassant les frontières et les privilèges conférés au législateur par la souveraineté pour dénoncer un système jugé inique.  Comme on sait, le résultat ne se fit pas attendre. Seize  heures plus tard, Carter-Ruck levait l’injonction sur la question du député Farrelly. Ainsi qu’en témoigne ce cri de victoire de l’éditeur du Guardian :

Victory! #CarterRuck caves-in. No #Guardian court hearing. Media can now report Paul Farrelly’s PQ about #Trafigura. More soon on Guardian.

Avant d’ajouter:

Thanks to Twitter/all tweeters for fantastic support over past 16 hours! Great victory for free speech. #guardian #trafigura#carterRuck

Ce succès en ligne s’est traduit, hors ligne, par de nombreuses campagnes et protestations dont la Libel Reform Campaign de l’Index on Censorhip, l’English Pen, deux organisations de défense de liberté d’expression en Angleterre à qui s’est jointe la Sense about Science Campaign. Lancée le 9 décembre 2009, la campagne a obtenue l’appui de responsables politiques dont Lord Straw, à qui était adressée la fameuse question du député Farrelly. Avec le « momentum » créé par l’affaire Trafigura, ces organisations ont vu leur cause transformée en une « cause célèbre » dans la société globale qu’elles se feront fort d’inviter à signer une pétition, faire des donations et « passer le mot ». La campagne fait aussi une bonne utilisation des médias sociaux dont Facebook et Twitter pour lequel elle a créé le hashtag (mot clé précédé d’un # facilitant le regroupement les tweets autour du même sujet) #libelreform.

Parallèlement, alors Secrétaire à la Justice du gouvernement de Gordon Brown, M. Straw, annonçait la formation d’un groupe de travail sur la réforme de la législation à la Chambre des Lords alors que la commission Culture, Média et Sport de la Chambre des Communes s’apprêtait à sortir un rapport sur le sujet. A ce chorus, s’est ajouté la voix des scientifiques et des universitaires qui, avec la campagne Sense about Science, s’insurgent contre les effets nocifs de telles lois sur la science, mettant en avant le cas de l’auteur scientifique à succès, Simon Singh, poursuivi en diffamation par la British Chiropractic Association (BCA) pour un article publié dans le cadre de la promotion de son ouvrage Trick or Treatment? Alternative Medicine on Trial (2008).

Au cours des dernières élections, les trois partis politiques principaux du Royaume Uni se sont engagés à réformer les lois sur la diffamation.  Le 27 mai 2010 est publiée la proposition de loi Lester – du nom d’Anthony Lester de la Chambre des Lords – que ce dernier présente  ainsi :

The Lib-Con coalition promises a review of the libel laws to protect freedom of speech. It is long overdue. English libel law is notoriously costly, complicated and stifling of free speech. Now, in the face of pressure from internet publishing and the public outcry about scientists, authors and human rights groups being sued, we have a welcome consensus on the need for reform. The time is over-ripe for Parliament to replace our archaic law with one that gives stronger protection to the freedom to share information and ideas and that is fit for the 21st century. (Lester 2010)

Il peut être utile de se rappeler que depuis trois ans, Trafigura avait réussi à empêcher la presse européenne de faire des reportages sur le scandale. Elle a ainsi obtenu que plusieurs journaux se rétractent et même des excuses du Times. En mai 2009, elle a menacé le programme Newsnight de la BBC de poursuites en diffamation, avant d’obtenir la super-injonction du 11 septembre 2009 dont une copie s’est retrouvée sur WikiLeaks. Emise par le juge Maddison, elle contient cette clause spécialement drastique :

PARTIES OTHER THAN THE APPLICANT AND THE RESPONDENT
18. Effect of this order
It is a contempt of court for any person notified of this order knowingly to assist in or permit a breach of this order. Any person doing so may be imprisoned, fined or their assets seized.

S’étendant au 18 septembre 2009, l’injonction a été renouvelée un jour plus tôt par le juge Sweeney dans des termes que nous ne connaissons pas mais que nous supposons, sinon identiques, du moins assez proches. En faisant fi des mises en garde de la cour, les internautes ont fait ce que les journalistes n’osaient pas et ont annulé l’interdiction avant même qu’elle ne le soit par un juge ; démontrant une fois de plus la potence des actions en essaim.

Contactés pour commentaires, ni Trafigura, ni Carter-Ruck, ni même le groupe Bell Pottinger, chargé des relations publiques de la multinationale suisse, n’ont répondu à nos courriels. Même silence, du côté ivoirien où ni l’Ambassade ivoirienne à Paris, ni la CNVDT-CI de Claude Gohourou n’ont répondu à nos demandes d’entretien. Le peu d’empressement des acteurs conventionnels ne semble égalé que par la passion des millions d’individus qui se sont investis le temps d’un ou de plusieurs tweets, commentaires ou blogs pour faire « triompher la liberté d’expression ».


[1] Le terme est employé pour la première fois dans un contexte moderne par le neurologiste et cybernéticien, Warren McCulloch (1945), pour décrire l’organisation non-hiérarchique mais ordonnée du cerveau humain.
[2] Un mythe courant est celui de la création d’Internet pour résister à une guerre nucléaire. Mais les documents sur les réseaux DARPA et ARPA initiaux montrent que la menace envisagée, bien plus commune et probable, était plutôt celle de l’incompétence humaine sur laquelle doit reposer des réseaux géographiquement distribués.
[3] Une vidéo en temps retraçant la discussion en temps réel est disponible au http://www.youtube.com/watch?v=o0sqKeEryds.  Les termes utilisés, suivis par Twitscoop, est disponible au http://www.youtube.com/watch?v=8_Azf1HTqQU.
[4] Extraits cités par The Economist, 8 février 1992, et le Financial Times, 10 février 1992, reproduits dans Courrier international, n° 68, 20 février 1992, et Le Monde, 19 mai 1992. Le texte anglais original est disponible sur le site satirique, Whirledbank.com, au http://www.whirledbank.org/ourwords/summers.html. Dernière consultation : 31 mai 2010.  Le mémo, qui n’était pas destiné à être publié, a été parfois utilisé pour discréditer la banque mondiale et son vice-président. Ce dernier, connu pour ses propos incendiaires - alors qu’il était président de l’Université Harvard en 2006, il affirmait que les femmes étaient scientifiquement moins intelligentes que les hommes – a depuis plaidé le sarcasme.
[5] Disponible au http://voicebox.vinspired.com/.

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