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samedi 28 août 2010

II. De la panique morale au contrôle social (suite)

B -  A brave new world

Dans le volume 3 de son Introduction à la sociologie générale consacré au changement social, le sociologue Guy Rocher (1972 :22) définit ce dernier comme « toute transformation observable dans le temps, qui affecte, d'une manière qui ne soit pas que provisoire ou éphémère, la structure ou le fonctionnement de l'organisation sociale d'une collectivité donnée et modifie le cours de son histoire ». De cette définition nous tirons trois caractères fondamentaux de ce changement :

1-      Il est structurel, c’est-à-dire qu’il affecte l’organisation sociale.
2-      Il est fonctionnel et donc modifie les éléments de fonctionnement de la société comme la nature et les formes de la régulation et du contrôle social.
3-      Il est permanent et affecte l’ensemble de la société.

Castells (1996, 1997, 1998, 2002, 2005, 2007, 2009) voit dans Internet un produit de l’émergence d’une nouvelle forme d’organisation de la société. Il décrit un monde à la croisée des chemins, avec des systèmes (hiérarchiques) actuels cherchant, sans trop de succès, à gagner du temps sur les nouvelles dynamiques nées de la créativité des acteurs sociaux interconnectés. Acteurs économiques non-étatiques (Strange 1996), réseaux de défense transnationaux (Keck et Sikkink 1998), mouvements sociaux globaux (R. Cohen 2004),  … ces nouveaux venus sur la scène internationale sont autant de contre-pouvoirs (Beck 2003) nés d’une mondialisation qui soustrait la résolution des questions globales à la seule sphère nationale et consacre l’impuissance de l’Etat (démocratique), représentant du peuple, à y apporter des solutions (Held 1995).
Incapable de prendre seule des décisions qui affecte pourtant directement ses activités et son fonctionnement, la communauté nationale se met en réseau avec les autres pour tenter de pallier le déficit démocratique résultant de cette limitation de ses capacités. Dans le nouvel espace public global ainsi créé, la communication joue un rôle de premier plan dans les relations de pouvoir Castells (2007, 2009). « Dans le contexte technologique qui caractérise la société en réseau », les médias sont devenus l’espace social où le pouvoir est décidé. Le développement des contenus interactifs et des réseaux horizontaux facilite les politiques contestataires et les mouvements sociaux qui sont désormais en mesure d’intervenir de façon plus décisive dans ce nouvel espace de communication issu de la convergence des médias et des réseaux de communication horizontale. Le résultat ultime serait un tournant historique de passage de l’espace public, de la sphère institutionnelle à la sphère communicationnelle.

Cette dernière section reprend la thèse de Castells selon laquelle l’auto-communication de masse représenterait un changement paradigmatique, dans un monde où le pouvoir se décide au sein des médias, pour montrer l’effectivité de l’Internet, comme espace public de la société globale, pour le militantisme wiki.

1)  Médias globaux et politique nationale

L’Affaire Trafigura et ses retombées au Royaume Uni ont mis en exergue le potentiel de changement de l’infosphère et le renforcement respectif des médias traditionnels et des nouveaux médias. Elle a aussi permis de constater la force de la diplomatie « civile », par opposition à la diplomatie des Etats et des entreprises,  dans l’espace public global.  L’Internet a permis à ses utilisateurs d’aller au-delà de la simple négociation de puissance étatique, par la construction d’un sens commun. Ensemble, ils ont réussi à construire leur opposition au tourisme de la diffamation en Angleterre et à obtenir qu’il soit y porté à l’agenda législatif, après les échecs des tentatives américaines et européennes visant à le limiter (Bell 2008). Construite comme absolument néfaste à liberté de la presse, la législation anglaise en matière de diffamation est jugée par la société globale telle qu’elle se manifeste sur Internet,  comme une « menace civilisationnelle » dont il importe de se débarrasser au plus tôt.

Déjà en 2001, le directeur de la Columbia Institute for Tele-Information, Eli Noam, mettait en garde contre les risques de « manipulation de la politique intérieure » par Internet, rappelant que les interférences externes sont facilitées par le Réseau. En effet, faisait-il remarquer, pourquoi négocier avec un ambassadeur américain lorsqu’on peut cibler un membre clé du Congrès, grâce à  des campagnes électroniques, la désinformation, des donations ou même des attaques informatiques terroristes. Nous l’avons vu, la conduite des affaires nationales dans un monde globalisé en devient de plus en plus difficile, le cri d’alarme de Noam est parfaitement valide pour la démocratie étatique où l’espace public coïncide avec les frontières nationales ; une coïncidence qui, nous l’avons vu, a perdu son caractère apodictique.

Les distances et les frontières, le temps et l’espace, compressées par la mondialisation laissent place à « des séries significatives, répétitives et programmables d'échanges et d'interactions entre des positions géographiques éloignées occupées par des acteurs sociaux » de l’espace des flux (Castells 2001). Le terme, paru pour la première fois dans  The Informational City: Information Technology, Economic Restructuring, and the Urban Regional Process (Castells 1989), vise à "reconceptualiser les nouvelles formes d'organisation de l'espace dans le cadre du nouveau paradigme technologique "  et souligner l'obsolescence de la déconnexion habituelle entre le temps et  l'espace dans l'ère de l'information. Aussi, si tout comme leurs citoyens, les États continuent d’exister dans des lieux, la domination structurelle de la logique de l’espace des flux en modifie fondamentalement le sens et la dynamique. Les questions de souveraineté étatique s’y posent autrement, par degrés, et le rôle des États en devient stratégique et fonction de leur flexibilité et de leur adaptabilité.  Ils doivent faire face dans les médias globaux, et l’Internet en particulier, à des « micro-pouvoirs » (Foucault) qui se dessinent plus clairement comme autant de sphères d’influence omniprésentes et remettent en cause l’existence d’un corps de pouvoir, pour mettre en lumière des relations de pouvoir entre des pôles plus ou moins forts placés dans un changement perpétuel.

Cette galaxie Internet, rappelle Castells (2002), est composite; l’absence de projet communs à l’ensemble des internautes empêchant de les considérer comme une seule communauté. Castells y voit des multitudes d’univers plus restreints, qui sont entre eux des communautés (sociales, culturelles, d’intérêt…), communiquant les uns avec les autres. Elles peuvent ainsi connecter leurs conversations respectives au dialogue « vernaculaire » global. Avec pour résultat, un élargissement du marché politique en dehors des frontières étatiques, dans nos sociétés, où la politique est basée sur la communication socialisée et la capacité d’influencer les esprits (Castells 2007). Il devient, par conséquent, nettement plus compliqué pour les systèmes politiques d’obtenir de médias de plus en plus globaux, le support ou, à tout le moins, une hostilité moindre des citoyens, désormais consommateurs d’un marché global de la politique.

Cette complexité est encore renforcée par l’utilisation des médias globaux par des contre-pouvoirs, compagnies multinationales, réseaux transnationaux, entrepreneurs moraux globaux … qui cherchent à y contrôler l’information, source fondamentale de pouvoir, de domination et de changement social dans la bataille éternelle pour le contrôle des esprits (Castells 2007). La couverture médiatique étant souvent la clé  de la « bataille continue pour le contrôle des esprits », pouvoirs et contre-pouvoirs tentent de l’attirer à eux, en rivalisant de créativité. Une compétition qu’accélère l’arrivée de l’auto-communication de masse qui abolit les barrières à l’entrée de la communication de masse.

Par leur capacité à user de l’attrait des médias pour l’inédit, l’anormal et l’extraordinaire, les paniques morales ont sans doute plus de chances de bénéficier de la couverture si convoitée, facilitée par la crise globale de légitimité résultant du double déficit démocratique précédemment étudié. En témoigne la multiplication des scandales politiques, économiques … personnels et leur utilisation croissante par différents acteurs pour atteindre leurs buts. Castells (2007) note que:

If credibility, trust, and character become critical issues in deciding the political outcome, the destruction of credibility and character assassination become the most potent political weapons … As a consequence a market of intermediaries proliferates, finding damaging information about the opponent, manipulating information, or simply fabricating information for that purpose.

Toutefois, les médias de masse étant largement dominés par les entreprises et les gouvernements, qui y établissent les paramètres du système politique formel, Castells lie l’émergence des politiques contestataires à celle d’un nouvel espace médiatique, celui qui s’est créé autour du Web 2.0 et l’auto-communication de masse. Convaincus qu’on peut « changer  le monde » par la mobilisation et en allant en ligne, les internautes participent de plus en plus dans la définition des sujets d’importance. Les entrepreneurs moraux tentent de renverser les pôles du pouvoir et identifient les boucs-émissaires, entreprises, modes de vie, système politique … qu’ils  vont ensuite soumettre à la vindicte publique. En cas de succès, les réseaux, « prêtres de ces nouvelles formes d’organisation » (Foucault) sociale prennent la relève pour les institutionnaliser et les faire perdurer, créant histoires et délinquants.

2)  Les réseaux comme force de police

Becker (1973:156) rappelle que le succès des créateurs de normes amène à sa suite des personnes chargées de les appliquer (rule enforcers) et que « le résultat final d’une croisade morale est une force de police ». Toutefois, au contraire de l’organisation hiérarchique, ce sont les réseaux qui organisent cette « institutionnalisation » et non les individus qui, après avoir été amené à travailler ensemble sont dispersés et réaffectés, une fois leur tâche complétée (Castells 2002). Sur les traces laissées par le travail en essaim, ceux-ci s’auto-organisent pour assurer le respect des nouvelles normes ainsi établies. Si l’on ne peut affirmer avec certitude que l’Affaire Trafigura a mis fin à la pratique de la super-injonction – secrète par nature – elle l’a rendu à coup sûr plus difficile, car sans utilité pratique. Comme la multinationale suisse, de même que les nombreuses victimes de l’effet Streisand,  l’ont appris à leurs dépends, le cyberespace (global) est hors d’atteinte des tribunaux (nationaux).

En décembre dernier, la juge canadienne Mary Lou Benotto l’a reconnu volontiers, lorsqu’elle a rejeté la demande des avocats de Mme Nicola Puddicombe, accusée d’un meutre à Toronto, d’interdire la publication du procès de sa co-accusée, Mme Ashleigh Pechaluk. Lorsqu’une super-injonction est émise contre les médias grand public, les bloggeurs prennent la relève. « Aussitôt que la décision est prise d’interdire une publication, une autre avancée technologique y ajoute un autre niveau de difficulté » écrit-elle, et puisque une telle interdiction n’empêche pas les membres du public d’entrer dans le tribunal, d’écouter les débats et d’en publier les détails sur Twitter ou sur leurs blogs, ce derniers sont bel et bien « au-delà de la portée pratique des tribunaux. » L’interdiction éliminerait les rapports responsables tout en n’empêchant pas ces publications en ligne, fait-elle remarquer, avant d’ajouter que, au final, « c’est seulement par la transparence et l’ouverture que le public peut avoir confiance dans [le] système judiciaire ».

Allergique à la censure, le Réseau se développe et prospère sur cette transparence. Pour les militants de la transparence (en et hors ligne), c’est une manière de construire la démocratie, en maximisant l’accès des citoyens aux informations dans les domaines de la politique qui les intéresse (Aftergood 2010). Cet accès est estimé comme nécessaire à la participation au processus politique, d’autant que le manque de confiance et la prégnance actuelle de la politique du scandale accroissent la demande de divulgation des informations. M. Aftergood admet que le cynisme en politique peut conduire à plus de cynisme selon celui qui fait la demande – surtout dans le cas des adeptes de la théorie du complot – et reconnait qu’il est difficile de décider de façon abstraite quel niveau d’ouverture est idéal. Toutefois, précise-t-il, la FAS étant une organisation américaine, elle doit se soumettre à la loi américaine.  Elle s’est aussi fixée des limites :

[W]e do not knowingly violate copyright restrictions, or personal privacy.  We respect the rights of religious groups, including cults that operate within the law, to preserve the confidentiality of their rituals.  And unless there is an overriding public policy benefit, we do not publish information that would jeopardize individual or national security.

Organisation « post-nationale » et« super-nationale », WikiLeaks n’est pas intéressé par les questions de sécurité nationale. Intéressé « seulement à la justice », il publie avec un égal bonheur, des documents sensibles kenyans, américains, péruviens, allemands, anglais ou européens … qui sont appelés à être vus, analysés, partagés par la planète toute entière. L’espace public où il mène sa croisade pour la transparence est conçu comme nécessairement global. Au-delà des traditions de transparence et des normes internes à chaque Etat, les internautes sont tous invités à faire la police des gouvernements, des entreprises et de toutes institutions jugées comme non suffisamment transparentes, selon leurs intérêts, le temps de laisser des traces … que d’autres suivront à leur tour, d’un réseau à l’autre.

M. Aftergood, qui reste très réservé face à la conception absolument globale de la transparence de WikiLeaks, reconnait que c’est là un avantage qui permet au site de whistleblowing d’être « un intermédiaire effectif pour la publication d’informations que l’on cherche à supprimer, particulièrement dans les pays qui n’ont pas une presse solide et indépendante ». Il rappelle aussi que, pour la plupart, les lois d’accès aux informations comme le Freedom of Information Act (FOIA) ne s’appliquent qu’aux gouvernements, alors que d’autres sont plutôt d’une efficacité limitée. De plus, très peu de citoyens savent qu’ils peuvent faire une requête d’information et encore moins le font effectivement. Avec WikiLeaks, l’accès à ce genre d’information n’exige qu’un clic. Le travail de contrôle de la transparence des institutions ciblées en est évidememnt facilité. Castells (2009) note comment l’extension constante du Réseau, son inexorable propagation et son accélération mettent à la portée de chaque citoyen un pouvoir réticulaire thaumaturge dont il n’avait jamais joui auparavant. Scientifique militant, Castells consacre le dernier chapitre de Communication Power à un appel aux citoyens à utiliser les nouvelles technologies – surtout l’Internet, mais aussi la téléphonie mobile – pour construire leurs propres pouvoirs et, le cas échéant, choisir leurs propres maîtres.

Face à la hausse de la participation citoyenne en ligne, les sites gouvernementaux se multiplient (JRC 2010). Qu’il s’agisse d’une augmentation de la transparence ou d’une tentative visant à disperser des informations afin de créer un environnement informationnel où l’Etat en demeure le principal fournisseur, les buts de telles initiatives varient. Elles trahissent toutes toutefois l’importance graduelle d’Internet dans la vie politique. Cette réalité est bien comprise par les Etats autoritaires comme la Chine, le Zimbabwe, la Biélorussie ou Cuba, qui ont mis en place des systèmes de censure plus ou moins complexes ... mais aussi aisément contournables (Ifrah 2010) pour tenter de limiter les capacités de contrôle des citoyens connectés au Réseau.

Aujourd’hui l’Internet compte 243 millions de sites et 126 millions de blogs pour 1.73 milliards de connectés.  Ces derniers postent en moyenne 27.3 millions de tweet, voient 260 millions de pages sur Facebook et y mettent 200 milliards de photos, chaque jour. Tous les jours Youtube sert un milliard de vidéos à la communauté globale et chaque utilisateur (américain) voit environ 82 vidéos par mois. L’ampleur des informations ainsi échangées est souvent utilisée pour mettre en garde contre le chaos communicationnel qui peut en résulter, mais cela revient à considérer que tous ces documents ont vocation à parvenir à tous les internautes et traduit une mauvaise compréhension de la logique du partage en réseau.

Tout comme nous avons pu le voir avec WikiLeaks, l’effet Streisand, le tweet de M. Rusbridger … les actions sur le réseau sont spontanées et bénéficient de sa capacité à s’auto-organiser. Ces milliards d’images et de vidéos sont ordonnés au fur et à mesure des interactions, grâce aux informations (tags) que chacun des internautes y laissent. Il devient alors plus facile de chercher ensuite une image ou une vidéo précise, grâce à ce travail souvent individualiste à la base mais qui finit par bénéficier à toute la communauté. Cette dernière grâce à des aggrégateurs, comme les fils RSS ou les blogrolls, peut suivre, en temps réel,  l’évolution des sujets qui lui tient à cœur.

 La même logique stigmergique s’applique aux causes des militants qui auront réussi à retenir l’attention de ces médias d’un genre particulier. Une fois le début d’intérêt créé ou trouvé, ils peuvent lancer une croisade d’autant plus efficace qu’elle est peu coûteuse et dure peu de temps. Les paniques morales étant habituellement dirigées vers un groupe en particulier, il sera d’autant plus facile de frapper vite et fort. « Intelligentes », les foules, coordonnées par le réseau, sont d’autant plus efficaces que, connectées en temps réel, elles peuvent s’auto-réorganiser au fur et à mesure des changements de situation. Il en résulte une amplification de la déviance  qui crée un environnement considérablement plus difficile pour celui qui est ainsi désigné à la vindicte de la foule, dans laquelle le militantisme peut et puise.

S. Cohen rappelle qu’une fois cet individu ou ce groupe identifié, l’identité qui lui est associée domine l’espace public où la couverture médiatique est aussi négative que les commentaires qu’elle génère. Sur l’Internet, le phénomène du google bombing, soit le fait d’associer le nom de la victime dudit bombardement à un mot ou un sujet particulier sur le moteur de recherche, a été utilisé autant contre les compagnies que les hommes politiques ou des individus contre lesquels pour une raison ou pour une autre, une « foule intelligente » s’est retournée. Les résultats ne sont pas toujours heureux ainsi que le montrent assez les intimidations en ligne, l’utilisation du réseau par certains, jeunes et moins jeunes, pour en terroriser d’autres … Car la technologie n’est ni bonne ni mauvaise, elle EST et ce qu’elle sera dépend de l’utilisation que chacun de nous en fait.

3)  Interaction subversive et redéfinition de l’espace public global

Avec la campagne « Hit a Red Hair » sur Facebook,  des élèves roux dans des écoles à travers tous les Etats-Unis se sont retrouvés la cible de coups de leurs camarades de classe, au même moment, sans aucune raison apparente. Avec la campagne contre Trafigura, les internautes ont réussi à faire « triompher la liberté de la presse. » Dans les deux cas, il s’est agi d’actes de subversion qui, grâce à l’interaction en temps réel permise par Internet, ont acquis une ampleur qui aurait autrement nécessité beaucoup de temps et d’investissement de la part tant des participants que des initiateurs du mouvement. C’est ici que l’interactionnisme symbolique se révèle particulièrement utile puisqu’il permet de traiter chaque individu comme une entité unique qui peut avoir autant d’impact sur les forces sociales qui agissent sur lui que ces dernières en ont sur lui. Loin d’être des réponses à des situations externes, les actions construisent la réalité et l’organisation sociale en devient le produit de ceux qui y interagissent. Les conventions sociales, perdent leur universalité, et  risquent à tout moment d’être remises en question.

En rappelant que la déviance n’est pas une catégorie objective, la théorie du labelling permet de mieux comprendre ces interactions subversives comme parties intégrantes des actuelles mutations de la communauté politique. Elle illustre l’importance dans les relations sociales du pouvoir de définition non seulement dans le cas des pôles faibles de la société mais encore et surtout, dans les cas qui ici nous intéressent, sur des pôles forts à qui l’auto-communication de masse a enlevé le monopole du contrôle de la déviance. Aux médias traditionnels s’opposent les médias participatifs, à la censure, l’effet Streisand et au tourisme de la diffamation, l’« investigation politique et journalistique par le citoyens ».

Ces nouveaux espaces n’étant pas exclusivement politiques et/ou militants, ils en sont plus susceptibles d’assurer le succès d’une action militante, notamment pour les raisons suivantes :

-          Le coût politique – et aussi le coût économique – de l’interdiction de l’accès à Twitter, Youtube ou Facebook est trop grand pour que les pouvoirs ainsi défiés puissent s’y résoudre et s’y tenir.
-          En allant trouver les recrues potentielles plutôt que d’attendre qu’elles viennent sur un site dédié, le militantisme wiki augmente rapidement et considérablement sa base.
-          La qualité à la fois éphémère et durable de chaque participation facilite ce recrutement puisque le travail demandé à chacun est minimal.
-          Propices au recrutement différencié, ces espaces permettent d’avoir accès à des utilisateurs aux talents aussi divers que variés dont les apports, en aidant à mieux définir la cause défendue, affermissent la position de celle-ci.
-          Interconnectés, ils rendent la circulation des informations d’un réseau à l’autre aussi aisée que celle à l’intérieur de chaque réseau, accélérant leur propagation dans l’ensemble de la noosphère.
-          En conséquence, les veilles informationnelles nécessaires à la planification des actions peuvent se faire par l’utilisation d’agrégateurs comme Google News, grâce à l’auto-organisation des données.
-          Enfin, résolument globaux, les réseaux ont le potentiel de donner une envergure planétaire à chaque action, un atout non négligeable dans les négociations de conflit avec les pouvoirs mis en cause.

Les espaces publics nationaux n’en sont plus que des dialogues intermédiaires appelés à se rattacher au dialogue global. La capacité de contrôle sans précédent offerte aux citoyens par la communication de plusieurs à plusieurs (Castells 2009) et la créativité issue de l’intelligence collective, déjà instrumentalisée par les entrepreneurs commerciaux, commencent à l’être par les entrepreneurs moraux. Ces derniers profitent des avantages qu’offrent le double déficit démocratique et l’insatisfaction générale des populations de la planète entière pour faire avancer leurs causes. Le processus, somme toute assez simple, est  modélisé ci-dessous :


Figure 6 : Interaction subversive et redéfinition de l’espace public

L’espace public issu de ces interactions est intrinsèquement libéral et se prête mal à la représentation. La démocratie qui s’y installe, partagée entre des loyautés multiples, se prête mal au cadre national et à toute hiérarchie stricte. Le Réseau humain ainsi créé partage avec son pendant électronique la même structure hétérarchique reliant les différents types et niveaux de contrôle de sociétés de plus en plus réticulaires.
Demeurent, bien sûr, ceux qui restent déconnectés de cette nouvelle organisation sociale globale et dont la valeur pour le Réseau n’est pas prouvée (Castells 2002). Ceux-là intéressent moins et auront probablement plus de mal à se faire entendre ; les autres utilisateurs ne se reconnaissant pas dans les traces laissées par les premiers, celles-ci finissent par s’évaporer, faute d’intérêt. Dans le cas de l’Affaire Trafigura, le tourisme de la diffamation a supplanté celui de la pollution, la menace à la liberté d’expression en Angleterre et dans le reste du « monde libre », celle  de la menace à la santé des ivoiriens et de ceux qui vivent dans des pays où la « logique économique » encourage les déversements de déchets toxiques, la campagne pour réformer la législation en matière de diffamation, celle visant à faire respecter la législation existante en matière de transport des déchets toxiques. 

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