WikiLeaks

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mercredi 11 août 2010

Introduction

Exemple symptomatique d’une « nouvelle  critique sociale » (Rosanvallon 2006) en ligne et globale[1], le site Internet Wikileaks.org – alternativement, WikiLeaks et littéralement fuites wiki – a pour objet d’encourager et de faciliter les fuites d’information, en garantissant à leurs auteurs un espace sécurisé et anonyme où diffuser des documents sensibles, censurés ou autrement restreints. Les documents ainsi publiés regroupent courriels, rapports, mémos, notes secrètes … et, parfois, images et vidéos, jetant la lumière sur un aspect particulier d’une organisation, d’une institution ou d’une personnalité. Soutenu par la Sunshine Press – une fondation destinée à recueillir les dons de ses utilisateurs – le site vise aussi un impact politique maximal et use d’une stratégie de communication ciblant l’ensemble de l’infosphère, dont les médias participatifs servent de relais plus ou moins conscients. Dans cette double perspective, ce mémoire est une étude de l’Internet social global et du « cybermilitantisme », entendu comme la défense active d’une cause au moyen d’outils digitaux[2], ainsi que des relations entre cette nouvelle forme de militantisme et le fonctionnement des médias sociaux. Il utilise l’interactionnisme symbolique, particulièrement la notion d’entrepreneur moral, pour analyser la construction du whistleblowing (en français, lancement d’alerte) par WikiLeaks comme « solution claire et acceptable » (Howard Becker 1963 :150) au problème de la corruption et du secret.

Dans Outsiders: Studies in the Sociology of Deviance (1963 :147), Becker définit l’entrepreneur moral comme un producteur de normes. Constructeur de déviance, cet entrepreneur d’un genre particulier, s’efforce de convaincre le reste de la société qu’un phénomène social est un problème, ou qu’un problème déjà reconnu est suffisamment sérieux pour mériter une attention immédiate ou une action décisive. En présentant le manque de transparence, et accessoirement l’existence du secret (institutionnel)[3], comme une menace à la démocratie globale, la bonne gouvernance et la qualité de la vie, WikiLeaks justifie l’urgente nécessité de sa « version non-censurée de Wikipedia » – l’encyclopédie collaborative en ligne, avec laquelle il n’entretient aucune relation officielle – où le public global peut publier et analyser des millions de fuites venues du monde entier.

L’entreprise morale vise à faire adopter de nouvelles politiques par la société, à partir d’un point de vue moral particulier. L’interactionnisme symbolique (ou théorie du labelling) rappelle que les politiques sociales ne sont pas l’implémentation d’un consensus autour de ce qui est bien mais, plutôt, que la société est constituée d’une pluralité de conceptions du bien. Aussi, l’émergence de toute politique sociale exige-t-elle l’initiation d’un mouvement social par un individu ou un groupe dont la tâche première est d’articuler une définition du problème de telle sorte que le changement désiré corresponde à cette définition.

Cette opération de communication – pour emprunter au langage du marketing et des relations publiques – est estimée, par l’interactionnisme symbolique appliqué aux mobilisations (ou théorie du framing, Snow et al 1986), comme nécessaire au succès d’un mouvement.  Au niveau pragmatique, ce dernier dépendrait, en partie, du développement d’un système de croyances encourageant la participation. Au niveau motivationnel (Gamson 1992), la construction de sens serait particulièrement importante pour la définition, l’association et l’extension des motivations et griefs pour créer une identité collective, solidaire et éveiller la conscience des acteurs. Klandersmans (1992) étend cette perspective interactionniste à l’inter-connectivité des réseaux et la question du framing  et de l’influence des discours des médias, soulignant l’importance d’un modèle de mouvement social reliant l’identité, l’idéologie et la formation des réseaux pour comprendre la mobilisation de l’action collective.

Angle et perspective d’analyse
Le modèle d’analyse ainsi suggéré est central aux théories des nouveaux mouvements sociaux. S’adressant spécifiquement aux conditions d’émergence de l’action collective dans la société de l’information, elles considèrent la démocratie participative et les formes d’organisation décentralisée comme des valeurs centrales (Castells 1997 ; Melucci 1996) de celle-ci. Dans cette perspective, les mouvements sociaux sont définis comme plus dispersés, plus fluides, plus divers et plus complexes dans leurs structures que leurs prédécesseurs. Il en résulte un accroissement de la compétition politique entre entrepreneurs moraux (Becker 1973) les obligeant à faire preuve de toujours plus de créativité pour se faire connaitre/entendre.

Dans Moral Politics (2002), le linguiste américain, George Lakoff ébauche une théorie du framing cognitif selon laquelle, le discours (politique) est plus effectif quand il évoque des métaphores qui, à leur tour, évoquent des images mentales chez le public et l’encouragent à souscrire à une politique plutôt qu’une autre. Cette importance du storytelling, WikiLeaks semble l’avoir bien compris et l’utilise, quoiqu’un peu maladroitement, pour rallier le public global à sa cause. Dernière wikifuite majeure en date, la vidéo Collateral Murder – en français, meurtre collatéral – publiée le 5 avril dernier dans l’ensemble de l’infosphère, est présentée par WikiLeaks, non pas comme une opération de dissimulation de l’Armée américaine - ce qui, tout compte fait serait bien plus en accord avec une lutte globale contre le secret - mais comme un meurtre de plus dans une guerre inutile.

Le décryptage de la vidéo de 38 minutes, datée du 12 juillet 2007, 10h18, heures locales, aurait pris trois mois au site de whistleblowing. Elle dépeint la mort violente et, apparemment au hasard, de plus de douze irakiens, dont deux journalistes de l’agence Reuters, par des soldats américains. C’est une copie d’un enregistrement de l’Armée américaine, longtemps réclamée par l’agence de presse au nom du Freedom Of Information Act (FOIA), mais déclarée égarée par l’Armée qui a classé l’incident comme une perte collatérale. En intitulant et en présentant comme un « meurtre collatéral » une vidéo qui, ainsi que le reconnait volontiers l’éditeur et principal représentant de WikiLeaks, l’Australien Julian Assange, ne fait que « montrer que la guerre est la guerre », le site Internet, a effectué un choix stratégique inspiré par la grande impopularité de la guerre en Irak, en Amérique et dans le reste du monde. Il s’est ainsi sciemment positionné pour définir la déviance, ainsi qu’en témoigne la controverse qui a suivi son « coup de pub », pour continuer à employer le jargon du marketing.

Un autre et sans doute meilleur exemple de framing cognitif est la toute première justification de son existence par WikiLeaks. Dans sa page About, probablement la plus longue jamais élaborée pour un site wiki, la question du pourquoi du site est ainsi présentée :

Consider the mosquito borne disease malaria. This year, malaria will kill over one million people, over 80% of which will be children. Great Britain used to have malaria. In North America, malaria was epidemic and there are still a handful of infections each year. In Africa malaria kills over 100 people per hour. In Russia, amidst the corruption of the 1990s, malaria re-established itself. What is the difference between these cases?
We know how to prevent malaria. The science is universal. The difference is good governance.
Put another way, unresponsive or corrupt government, through malaria alone, will bring about the deaths of about seven jumbo-jets full of children in the next 24 hours. That's a children's 9/11 every day.

La lutte en faveur de la transparence est présentée ici sous un angle à la fois humaniste et humanitaire, une caractéristique commune à la plupart des entreprises morales (Becker 1973 :148). Il ne s’agit donc pas seulement d’inciter les gens à faire ce qui est bien. Ce qui est bien est aussi bon pour eux et/ou peut éviter que d’autres, plus vulnérables, ne soient exploités. La comparaison des enfants mourant de la malaria au 11 septembre n’est pas fortuite. Le 11 septembre est un symbole universel qui nous interpelle tous. La formulation elle-même est intéressante. A «  children’s 911 » joint, à l’horreur de l’attentat meurtrier, celle de la mort, pourtant évitable, d’un groupe personnifiant l’innocence. On en garde l’impression d’une situation tragique et urgente contre laquelle il faut vite « faire quelque chose ».

Ce « quelque chose » c’est la lutte pour la transparence et contre le secret, source d’injustices et de mauvaise gouvernance. La meilleure façon d’y arriver, c’est WikiLeaks, « the strongest way we have of generating the true democracy and good governance on which all mankind's dreams depend ». Les fuites éthiques (principled leaking) ont changé le cours de l’histoire pour le meilleur, continue le texte, elles peuvent donc faire de même aujourd’hui et nous mener à un avenir meilleur. Publiques, elles forcent les gouvernements, grandes entreprises et autres institutions « otherwise unaccountable and secretive » à considérer les implications éthiques de leur action. Publiées dans un espace multi-juridictionnel et anonyme, ces fuites posent peu de danger pour leurs auteurs qui, par conséquent, seront moins réticents à faire connaitre ces documents sensibles à la communauté. Enfin, wikifiées, elles permettent à la communauté globale toute entière, «  en lieu et place de quelques spécialistes académiques », d’examiner sans cesse, la crédibilité, la plausibilité, la validité et la véracité de ces documents.


[1] Nous conviendrons pour la plus grande part de ce mémoire de faire abstention de la fracture numérique.  Un parti-pris que nous essayons de contrebalancer par le qualificatif « global » qui s’adresse ici à la portée des actions et non l’adjectif « mondial » qui se situerait pour nous du côté des acteurs.
[2] Adaptation de la définition de l’hacktivisme par Alexandra Samuel (2004 :12) comme l’utilisation non-violente d’outils digitaux illégaux ou légalement ambigus dans la poursuite d’objectifs politiques, pour l’appliquer non plus à la technique utilisée mais à l’activité elle-même, et ce, quelque soit sa nature.
[3] L’adjectif institutionnel, entre parenthèses, essaie de traduire, bien qu’imparfaitement, la lutte contre le secret tel que compris par WikiLeaks - et d’autres militants de l’ « ouverture » [des gouvernements et des entreprises]. Pour eux, le secret qu’il s’agit d’éliminer à tout prix est celui qui concerne le public en général. Une conception qui permet sans doute d’expliquer la rareté, voulue et organisée, des informations existant tant sur le site Internet que ses administrateurs et collaborateurs.

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